Une présidentielle à tout prix en Algérie

Elle devrait avoir lieu le 12 décembre
*  cette élection est la seule voie de salut pour un pays qui s’enfonce chaque jour davantage dans une crise institutionnelle et économique aux conséquences désastreuses
 
* l’opposition rejette massivement la tenue d’élections sans la satisfaction de plusieurs préalables
 
* Le planning du régime déroulé au pas de charge pour la tenue de « sa présidentielle » n'aura aucun écho favorable chez les millions d'Algériennes et d'Algériens qui continuent à sortir dans la rue
 

C’est dans un climat incertain que les Algériens sont invités à choisir leur Président de la République. Ainsi, dans un discours à la Nation retransmis par la télévision publique, le chef de l'Etat par intérim, Abdelkader Bensalah, a convoqué, le 15 septembre, le corps électoral pour l'élection présidentielle dont la date a été fixée pour le 12 décembre 2019. A cet effet, le pouvoir politique va jusqu’au bout de sa logique : tenir la présidentielle avant la fin de l’année, malgré l’opposition affichée par le mouvement populaire. Par ailleurs, dans son discours M. Bensalah a exhorté les citoyens « à la mobilisation pour faire de ce rendez-vous le point de départ du processus de renouveau de notre Nation, et œuvrer, massivement et fortement, à la réussite de cette échéance électorale, qui permettra « à notre peuple d’élire un nouveau Président qui aura toute la légitimité pour présider aux destinées de notre pays et concrétiser les aspirations de notre peuple ». Il a affirmé que l’organisation de l’élection présidentielle est «la seule et unique solution démocratique viable», tout en réitérant son engagement à réunir «toutes les conditions adéquates à l’organisation d’un scrutin présidentiel présentant toutes les garanties de transparence, de régularité et de probité ». De par son importance, cette élection constituera une occasion sans précédent pour « instaurer la confiance dans le pays, et ouvrira, par la même, la voie à notre peuple vers un horizon prometteur en matière de consolidation de la pratique démocratique », a-t-il ajouté. Il a, également, indiqué avoir procédé à la signature de la loi organique relative à l’Autorité nationale indépendante des élections et la loi organique relative au régime électoral. Pour le chef de l’Etat, ces deux textes constituent à eux seuls une révolution dans « la doctrine suivie jusque-là dans notre pays en matière d’élections. « Ils viennent, également, confirmer la détermination de l’Etat à aller de l’avant dans la concrétisation méthodique du changement, auquel vous appelez de tous vos vœux. » Le chef de l’Etat a affirmé que ces acquis sont concrétisés grâce à un travail de coordination étroite entre les différentes institutions de l’Etat. Il a réitéré, dans ce sens, ses « sentiments de considération et de reconnaissance aux éléments de l’Armée nationale populaire (ANP), et en particulier à son Haut Commandement, pour ses efforts soutenus et dévoués afin de préserver la voie constitutionnelle et pour son engagement dans l’accompagnement de notre peuple sur la voie du changement, en privilégiant la voie du dialogue et en insistant sur la présidentielle en tant qu’objectif stratégique ».Toutefois, Bensalah ne souffle pas un mot, ni sur les préalables ni sur les mesures d’apaisement, encore moins sur les arrestations tous azimuts opérées depuis vendredi dernier. Ainsi, le compte à rebours a donc commencé pour le prochain scrutin qui s’annonce crucial. Pour de nombreux observateurs, cette élection est la seule voie de salut pour un pays qui s’enfonce chaque jour davantage dans une crise institutionnelle et économique aux conséquences désastreuses. Si le chef de l’Etat a levé le suspense, il n’a pas en revanche, ralenti le chronomètre électoral. Bien au contraire, la course folle contre la montre, entamée il y a maintenant une semaine, est relancée de plus belle maintenant que le «la » est donné.

Gaïd Salah l’avait suggéré, Bensalah l’a fait
 
En fait, le train électoral s’est emballé depuis le discours prononcé le 2 septembre dernier par le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah à Ouargla dans lequel il a suggéré la convocation du corps électoral dans les plus brefs délais. « Il est opportun de convoquer le corps électoral le 15 du mois de septembre. » Les choses se sont accélérées depuis. Six jours après, l’Instance nationale de dialogue drivée par Karim Younès a remis son rapport au chef de l’Etat, Abdelkader Bensalah. 24 heures plus tard, le chef de l’Etat, préside une réunion du Conseil des ministres, consacrée à l’examen et à l’adoption d’un texte amendant la loi relative au régime électoral et d’un avant-projet de loi organique relative à l’Autorité nationale indépendante chargée des élections. Le lendemain, le 11 septembre, l’APN reprend ses travaux en séance plénière consacrée au débat des deux projets de loi adoptés. Le Sénat prend le relais un vendredi 13 septembre pour adopter à l’unanimité les deux textes de lois organiques. 24 heures plus tard, ils atterrissent sur le bureau du chef de l’Etat, qui procède à leur signature et sans tarder il convoque le lendemain, le 15 septembre, le corps électoral. Entre-temps, les membres de l’Autorité nationale indépendante des élections ont été installés. Aussitôt, ils plébiscitent l’ancien ministre de la Justice, garde des Sceaux, Mohamed Charfi président de cette même autorité. Et voilà le tour est joué. Il convient de rappeler par ailleurs que, le message du  chef de l’Etat par intérim intervient environ deux semaines après l’appel du chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, à organiser des élections avant la fin de l’année. Celui-ci avait fixé le délai de la convocation du corps électoral au 15 septembre afin que le scrutin se déroule dans les 90 jours qui suivront, selon les termes de la constitution. Une recommandation bien suivie par Abdelkader Bensalah, et qui conforte de plus en plus le général Gaïd Salah dans sa position de nouvel homme fort du pays. Ce dernier rejette toute autre solution de sortie de crise qu’une présidentielle organisée rapidement. Mais le Hirak, ainsi qu’une partie de l’opposition exigent au préalable le départ du pouvoir des anciens fidèles du président déchu, dont Bensalah, Bedoui, ainsi que le général Gaïd Salah, affirmant qu’un tel scrutin ne vise qu’à maintenir le régime en place. Pour rappel, c’est le troisième scrutin présidentiel que le pouvoir algérien tente d’organiser cette année. Initialement prévue pour le 18 avril 2019, l’élection devait ouvrir la voie au cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, avant qu’il ne soit contraint à démissionner. La présidentielle pour élire un successeur, fixée le 4 juillet, faute de candidats et sous la pression populaire, cette dernière fut tout simplement annulée. C’est à partir de là que le mandat de Bensalah a été prolongé au-delà du 9 juillet. De grandes questions restent néanmoins en suspens concernant le déroulement de ce scrutin, qui intervient dans un contexte de crispation inédit. Depuis maintenant trente semaines, chaque vendredi, les contestataires du Hirak sortent dans la rue pour exiger le changement et exprimer leur refus de voir des élections organisées par le même personnel qui activait sous Bouteflika.Pour l’instant, les observateurs attendent la réaction que suscitera cette annonce au sein de la population algérienne, quis'oppose à la tenue rapide d'une présidentielle, n'y voyant qu'un moyen pour le système de se maintenir à la tête du pays. A travers le Hirak,les Algériens, qui investissent la rue dans les différentes villes du pays, ont unanimement rejeté toute élection qui serait organisée par les «symboles» de l’ancien régime, réclamant désormais avant toute nouvelle élection, le départ des anciens fidèles du président déchu. Sur fond d’un durcissement des autorités, les manifestants ont de nouveau investi les rues du pays vendredi, dont des dizaines de milliers à Alger où vingt-deux personnes ont été arrêtées et placées, 48h plus tard, sous mandat de dépôt.

Un passage en force 
Par ailleurs, cette décision a fait réagir les partis politiques et certaines personnalités désirant faire partie de la course. Ainsi, une grande partie de l’opposition ne cache pas son rejet de ce processus. A l’exception des partis qui ont fait de l’allégeance leur seule ligne de conduite, l’opposition rejette massivement la tenue d’élections sans la satisfaction de plusieurs préalables. La rue, quant à elle, ne fait pas dans le mystère: les slogans brandis juste après l’annonce de la convocation du corps électoral, sont sans équivoque. En outre, si l’option de cette présidentielle a été saluée bien avant la fixation de sa date par ce qui faisait office d’allégeance, le FLN, le RND, le TAJ, le MPA, Islah et autres nano-partis et organisations de masse gravitant autour qui ont retrouvé l’usage de la parole qu’ils ont perdue depuis le 22 février, elle a été et demeure catégoriquement récusée par de larges pans de la classe politique, de la société civile et notamment le mouvement populaire qui voient en ce prochain scrutin une velléité du régime de se régénérer sur le dos de la révolution tranquille que mène le peuple algérien depuis le 22 février écoulé. Ainsi, pour le    Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), ce rendez-vous électoral, n’est qu’un passage en force qui n’aura pas «d’écho» auprès des Algériens. «Le pouvoir de fait incarné par Gaïd Salah est désormais en décalage profond par rapport à la crise qui secoue le pays. Son désir d'un passage en force pour la reconduction du système par une autre farce électorale n'aura aucune chance d'aboutir démocratiquement et loyalement face à un peuple déterminé à reprendre sa souveraineté. Le planning du régime déroulé au pas de charge pour la tenue de « sa présidentielle » n'aura aucun écho favorable chez les millions d'Algériennes et d'Algériens qui continuent à sortir dans la rue. Pour le peuple, le départ du système et de ses symboles passe par le discrédit et le rejet d'une autre tricherie électorale dont l'adoubé est déjà connu pour avoir servi honteusement le régime depuis des décennies. Maintenant que la panique et l'aveuglement sont apparents chez les tenants du pouvoir qui continuent à croire qu'ils peuvent stopper la marche de l'histoire du peuple algérien vers la liberté et la démocratie par la confirmation d'une ligne de répression et de chantage par des détentions arbitraires, les Algériennes et les Algériens doivent demeurer déterminés et mobilisés pour imposer la voie salvatrice d'une transition démocratique de rupture avec un processus constituant. La victoire du peuple est proche » estime Maazouz Athmane chargé de communication du RCD. Un avis partagé par le président du parti jiljadid, Soufiane Djillali :« Cette élection accentuera la crise. A cet effet, le retour à la légitimité populaire est certes incontournable, tôt ou tard il devra y avoir un vote. Cependant, à jiljadid, on considère qu’il aurait fallu qu’il y ait un dialogue un peu plus sérieux et un retour aux urnes dans un cadre consensuel. Malheureusement, les éléments constitutifs d’un climat positif ne sont pas réunis et cette élection risque d’accentuer la crise et la complexifier» met-il en garde. Pour sa part,  le plus vieux parti de l’opposition, en l’occurrence, le Front des forces socialistes (FFS) rejette totalement l’agenda du pouvoir et condamne son intransigeance et son recours aux institutions illégales rejetées par le peuple algérien. Selon le parti, le pouvoir en place a adopté très rapidement deux projets de loi relatifs aux élections par un Parlement illégal et impopulaire, un acte politique suicidaire et indifférent au rejet du mouvement populaire de ce processus électoral. De son côté, l’historien Mohand Arezki Ferad, dans un post sur sa page Facebook, se dit « pas convaincu par une élection qui se tient dans un climat caractérisé par l’absence de dialogue, le verrouillage des médias, les interpellations, la répression. Cette élection supervisée par des symboles du régime vise un passage en force » dénonce-t-il. Dans le même ordre d’idée, Saïd Salhi, vice-président de la Laddh et membre du Collectif de la société civile pour la transition démocratique, a estimé dans une déclaration rendue publique, que la décision du pouvoir « est sentie comme une autre provocation contre un peuple en révolution de changement». « Le coup de force tenté par le pouvoir réel, sous-traité au pouvoir politique et relais du système, est voué à l’échec. La feuille de route du système est déjà discréditée car proposée et exécutée par ses symboles. Le pouvoir n’a même pas réussi à recruter en dehors de son cercle, et il n’a pas pu convaincre et entraîner avec lui l’opposition, les militants, les personnalités crédibles», rappelle-t-il.

L’alliance applaudit et l’opposition dénonce
Par ailleurs, contrairement aux partis d’opposition, lespartis qui ont fait de l’allégeance leur seule ligne de conduite, ont applaudi cette décision. C’est le cas du Front El Moustakbal qui a rendu publique la candidature officielle de son président Abdelaziz Belaïd à cette élection. Une candidature annoncée, en marge du deuxième congrès du Front, lors duquel Belaïd a été, à la fois, plébiscité pour un deuxième mandat en sa qualité de président. Celui-ci a déclaré, à cette occasion, qu’il « était prêt pour la course au poste de premier magistrat du pays », en soulignant que son parti « n’est pas une association ni autre entité à soutenir un quelconque autre candidat ». Belaïd est, ainsi, le premier chef de parti à se porté candidat. Filali Ghouini, président du Mouvement El Islah, a lui aussi annoncé que son parti participera à l’élection présidentielle. Le communiqué remis aux médias à l’issue d’une réunion extraordinaire du bureau national, tenu au siège du parti, mentionne «la participation de cette formation politique à l’élection présidentielle selon la formule qui sera décidée par son conseil consultatif, qui tiendra lui aussi une réunion extraordinaire dans les tout prochains jours ». Cela dit, dans l’entourage du Mouvement, on laisse entendre que l’option la plus dominante, du moins jusque-là, serait celle de soutenir un autre candidat qui partagerait ses idéaux, d’autant plus que cela a déjà été le cas par le passé. La troisième formation politique qui serait, jusque-là, presque officiellement partante pour l’élection présidentielle est celle de l’ancien chef de gouvernement (sous Bouteflika), Ali Benflis, en l’occurrence, Talaie El Hourriyet. Ali Benflis a estimé, en effet que «les conditions institutionnelles et légales pour la tenue d’un scrutin présidentiel transparent, régulier et impartial, sont globalement réalisées ». Il conditionne, toutefois, la transparence et la réussite de cette élection par «le départ de l’Exécutif actuel, rejeté par le peuple, et son remplacement par un gouvernement de compétences nationales crédibles et respectées ». Il demande également « la mise en œuvre de l’ensemble des autres mesures mentionnées dans le rapport final du panel pour le dialogue national, qui portent, entre autres, sur des droits et des libertés assurément de nature à aider à créer l’environnement propice à une participation électorale importante ». Benflis qui serait, vraisemblablement, sur le point d’annoncer officiellement sa candidature à la magistrature suprême, avait déjà participé à deux échéances électorales du genre, à savoir, en 2004 et en 2014, toutes les deux remportées par l’ex-président Abdelaziz Bouteflika. De son côté, le Mouvement de la société pour la paix (MSP), Abderrezak Makri, a affirmé qu’aller aux élections “dans les plus brefs délais” est une “affaire nécessaire”. “Nous, nous sommes prêts. Nous n’avons pas de problème de calendrier, l’important est que les Algériens participent ainsi que les partis. Mais nous n’irons pas à des élections qui nous renverront à la situation antérieure, à un président fabriqué et imposé”, a-t-il dit. Pour sa part, le secrétaire général de l’Alliance nationale républicaine (ANR), Belkacem Sahli,  s’est dit prêt à y prendre part à cette échéance électorale.  «On ne peut que se réjouir de la décision du chef de l’Etat qui s’inspire de la démarche de dialogue national déjà engagée. L’ANR exprime sa totale disposition à participer à la réussite de la prochaine élection en présentant un candidat au nom du parti ou celui d’une alliance partisane.» Il va de même pour le Rassemblement national démocratique (RND). Dans un communiqué rendu public, le parti de l'ex Premier ministre, Ahmed Ouyahia, a estimé que cette nouvelle étape à laquelle est parvenue aujourd’hui l’Algérie, après un processus de dialogue, a permis d’aboutir à la mise en place  de nouveau mécanisme qui cristallisent la volonté du peuple  de protéger sa voix, de faire respecter sa volonté afin de pouvoir choisir son futur président en toute liberté et en toute transperce ». Et  le RND de conclure en faisant montre d'optimisme quant au dépassement prochain de la crise, grâce à la prochaine élection présidentielle qui consacrera le retour à la légitimité constitutionnelle.