Le « tiers état » et les « sans culottes ».

Présidentielles tunisiennes :
* Nabil Karoui est en prison, tandis que Kaïs Saïd a accompli sa campagne sans un sou.
 
* nous sommes devant un monde (politique) qui s’écroule et un autre qui n’a fait que montrer la pointe de son nez
* le taux de participation aux élections, est en train de chuter, des élections de 2011 de la Chambre Constituante, passant par les législatives de 2014, pour conclure avec les municipales 2018
 
* La réticence des jeunes à participer à la vie politique, en particulier aux élections, s'explique par un sens de responsabilités faible à l'égard de la patrie, fruit d’une frustration à l'égard des politiciens, qui ont failli, pouvoir et opposition, à concrétiser les demandes des jeunes, au niveau de l’emploi en particulier

 

Les nombres des votants pour chaque candidat, et le pourcentage de chacun, pour le premier tour des élections tunisiennes, ont réellement choqué. Choque encore plus, l’identité des acteurs. A l’image de l’horloge de sable, l’ordre a été inversé…
Kaïs Saïd et Nabil Karoui, deux outsiders dans le vrai sens du mot, aucun des deux, n’a jamais été candidat même pour des élections locales. Le premier n’a jamais appartenu à un aucune formation politique, le second, même en adhérant à Nidaa Tounes, du temps de l’ancien président Béji Caïd Essebssi, est resté plus «homme de médias» et opérateur à travers sa chaine de télévision «Nesma Tv» plus qu’un classique homme politique actif dans les structures d’un parti. Actuellement à la tête de «Qalb Touness» (Cœur de la Tunisie), un parti novice qui n’a pas encore participé à aucune élection.
 
Comment ces deux «étrangers» sont venus tout déranger, et même, osons le dire, chambarder toute la structure politico-sociale d’un pays qui prétend ayant accompli une «Révolution» et même donné l’exemple et faire l’exception, avec sa «transition démocratique» ???
 
Un tremblement de terre, pour ne pas dire un tsunami, tel étaient les titres des journaux de la place. Encore mieux, pour meubler encore plus le coté «sensationnel» de cette saga : Nabil Karoui est en prison, tandis que Kaïs Saïd a accompli sa campagne sans un sou.
 
Que dire, si le premier était libre et le second disposer d’un budget de campagne conséquent ???
 
Certes, personne ne peut le nier, on est devant un premier tour des élections présidentielles, où aucun des candidat n’a obtenu 50% plus une voix, et qu’il faut trancher entre les deux en allant vers un second tour, mais aussi, nous sommes devant un monde (politique) qui s’écroule et un autre qui n’a fait que montrer la pointe de son nez.
 
Une période charnière, où l’ancien fait de la résistance, et le nouveau est encore en balbutiement. La transition risque d’être lourde et même (peut-être) douloureuse…
 
La perte se situe au niveau de deux fronts, aussi bien chez les partis «classiques» héritiers de l’ancien régime, que pour un parti comme Ennahdha, qui voit d’une élection à une autre, sa masse électorale, se réduire comme une peau de tous les chagrins.
Sur le plan réellement politique et même idéologique, il se fait plus que certain que l’identité du vainqueur, pour le deuxième tour est plus qu’importante. Sur plan purement philosophique, l’identité importe peu, tant celui qui va s’assoir sur le «trône de Carthage» est un «novice» qui n’a jamais été élu, et encore mieux n’a jamais assumé une telle charge politique…
 
Les Tunisiens qui viennent de dépasser le stade de l’éblouissement, commencent à se poser «le comment du pourquoi». Comment deux «David» ont pu mettre KO tous les Goliath du pays ? Surtout que chacun des deux n’a pas accompli une campagne électorale «classique»….
 
En premier, il faut rendre visite au site de l’Instance Supérieure Indépendante pour les Élections (ISIE), pour constater que le taux de participation aux élections, est en train de chuter, des élections de 2011 de la Chambre Constituante, passant par les législatives de 2014, pour conclure avec les municipales 2018. Le pourcentage général chute, quant au pourcentage des jeunes entre 18 et 30 ans, il ne chute pas, il se dégringole…
Nabil Baffoun président de l’ISIE, a avancé que le taux de participation avoisine les 45%, pour ces élections. Chose qui veut dire que plus que la moitié des inscrits n’ont pas voté. Encore faut-il comparer le nombre des votants avec celui de ceux en âge de voter, à savoir tous les Tunisiens et Tunisiennes ayant accompli 18 ans, le jour du vote !!!!
 
Le chiffre selon plusieurs experts ne va pas excéder 23%, pour savoir que plus que les trois-quarts des Tunisiens adultes, ne veulent avoir aucun lien avec cette opération plus que déterminante pour le devenir du pays.
 
Une étude détaillée des votants pour les deux «outsiders» démontre qu’on a affaire à des «exclus» du système, qui s’est mis en place depuis le 14 Janvier 2011. Certes, cette exclusion n’est guère uniforme. Nabil Karoui a pu glaner les voix des habitants des zones déshéritées, rurales en très grande partie, où l’Etat, sur les plans de l’éducation, la santé et aussi l’infrastructure (route et eau potable) ne fait plus rien, ou presque.
Concernant Kaïs Saïd, une masse oubliée aussi, formée à grande partie, par une jeunesse en mal de projet sociétale qui permettrait à toute cette «énergie» de se dépenser pour le pays. Aussi bien au niveau d’une scène politique, que des «notables» conservent jalousement, que l’engagement dans le monde du travail et participer de la sorte à l’établissement d’un «Etat équitable et juste».
 
Toute la classe politique a payé cette frénésie de vouloir bâtir une «démocratie de parade» au dépens d’une population qui ne peut comprendre que l’esthétique de cette «démocratie» est à voir et admirer sans pouvoir ni la toucher, peut passer avant «le gîte et le couvert».
 
Le pays n’est pas en train de vivre (uniquement) des «élections» à l’image de toute «démocratie» ou pays vivant une «transition démocratique». On est plutôt devant une disparition annoncée et surtout certaine, de la «République» bâti par le premier président du pays Habib Bourguiba.
 
Encore plus, la structure classique du «parti» comme étant la forme adéquate et surtout légale pour pratiquer la politique et participer à la direction du pays, est en train de se mouvoir, sans que nous sachions quelle chimère, va y naître ? 
 
Dans un but de sonder une certaine élite, et comprendre sa manière de voir les choses, «Majalla» a posé la même série de questions, à un groupe de personnes. Chacun est porteur d’un avis propre concernant cette «distinction  à la tunisienne.
Il s’agit d’ImedBen Fraj, journaliste, Walid Abdouli, journaliste, Houssine Ben Amor, journaliste, Sofien Ben Jaballah, sociologue et universitaire, Dr. Abdelbasset Sammari, Président d’une association de développement :
 
* Comment expliquer la réticence des jeunes (18-30 ans) à voter par rapport aux autres tranches d'âge?

 




Imed Ben Fraj, journaliste


 
Imed Ben Fraj
Ces jeunes estiment que l'élite politique, qu'elle soit au pouvoir ou à l’opposition, ne reflète pas leurs ambitions et n’arrivent pas encore à comprendre leurs objectifs. Ambitions et objectifs, qui se résument principalement en l'amélioration de la situation sociale et économique du pays en générale, et la leur en particulier. 
Ils estiment aussi que l’élite politique a sombré dans des débats politiques et partisans, stériles. Tant disque que les jeunes souffrent du chômage, le recul de l’âge du mariage, et bien d’autres maux encore 

 




Walid Abdouli, journaliste


 
Walid Abdouli
La réticence des jeunes à participer à la vie politique, en particulier aux élections, s'explique par un sens de responsabilités faible à l'égard de la patrie, fruit d’une frustration à l'égard des politiciens, qui ont failli, pouvoir et opposition, à concrétiser les demandes des jeunes, au niveau de l’emploi en particulier.
Deuxièmement, les médias ont abandonné leur rôle éducateur, qui doit propager le sens de la citoyenneté, et de l’appartenance à la patrie. Sans oublier de faire la lumière concernant des sujets qui occupent les jeunes, à l’instar de l’emploi, l’immigration, la marginalisation, et la pauvreté. Chose qui a conduit la jeunesse à ne plus rêver que de quitter le pays.

 




Houssine Ben Amor, journaliste


 
Houssine Ben Amor
Cette catégorie en particulier est victime d'une machine médiatique qui a manœuvré d'arrache-pied pour diaboliser les politiciens et l'action politique en général, ainsi que les partis, par le biais de la violence symbolique et le discours violent dans les médias, qui concentrent leurs discours autour des revendications avortées. Tant cette catégorie, en général, est formée d’étudiants ou de chômeurs, en grande majorité, nous pouvons comprendre les raisons d’une telle rupture.

 




CaptionSofien Ben Jaballah, sociologue et universitaire


 
Sofien Ben Jaballah
La jeunesse en Tunisie est un projet d’existence. Projet d’un activiste politique dans un parti qui n’est nullement actif. Est aussi le projet d’un père, d’un mari, d’un fonctionnaire, ou celui du citoyen, car la tranche 18/30 ans, correspond à la fin des études secondaires à la fin des études universitaires, ainsi que l’âge de l’entrée dans le marché du travail. Le jeune à ce niveau est un être social fragile, en attente d’une concrétisation de sa stabilité professionnelle, économique ainsi que familiale. Ce processus a été perturbé dans notre société par le dérèglement de l'ascenseur social, le déclin des institutions de la République et l’instauration d’un Etat corrompu.

 




Dr. Abdelbasset Sammari, Président d’une association de développement


 
Abdelbasset Sammari
La réticence des jeunes à voter est due à 3 facteurs :
1 Faiblesse de la culture politique 
2 Manque de confiance dans le système de gouvernance en raison de la détérioration de la situation économique des jeunes.
3 Absence du sens de citoyenneté et d’engagement national.
 
* Par rapport à leur proportion dans la société et au sein des groupes politiques actifs, les jeunes restent (historiquement) sous-représentés. Pourquoi ?
 
Imed Ben Fraj
L’absence des jeunes d’une manière proportionnelle et équitable, relève d’une dimension objective et autre subjective : 
La première dimension consiste en la marginalisation des jeunes, que ce soit par les institutions officielles de l’État, qui pendant des décennies, et même après la révolution n’ont jamais dépassé le stade des slogans de soutien de la jeunesse. Sans jamais les activer sur le terrain, que ce soit au niveau politique, social ou économique.
Concerne le positionnement des jeunes dans la vie partisane, qui constitue la base du travail politique dans le pays, cette représentation est restée bien au-deçà de toute espérance, car la vieille garde insiste pour monopoliser le pouvoir, et ne faire de quelques jeunes, qu’une simple image de propagande. Sans leur permettre d’accéder à des postes de responsabilité.
Sur le plan subjectif, nous devons reconnaître que le jeune tunisien a tendance à la paresse et non au sacrifice et veut toujours engendrer des gains rapides. Chose qui contredit le processus naturel des choses, en particulier dans la vie politique et les affaires publiques, qui nécessitent de la patience et des sacrifices, ainsi que l’accumulation de l’expérience, pour atteindre les positions les plus importantes.
 
Walid Abdouli
La représentation des jeunes, est toujours au-deçà des espérances, car certains responsables de la vieille garde, veulent monopoliser le pouvoir, et ne point laisser les jeunes montrer en grade, essentiellement au niveau des postes de hauts rangs. Sans oublier une mentalité qui infantilise les jeunes. Réalité qui a conduit à une rupture certaine avec cette classe politique, sans espoir d’un monde meilleur.
 
Houssine Ben Amor
Existent des années-lumière, entre les slogans ostentatoires qui prétendent intégrer les jeunes et leur donner une chance, la mentalité de fond du commerce qui distingue la plupart des dirigeants politiques traditionnels. Je pense que les jeunes doivent prendre l’initiative et prendre leurs places sans attendre ce que la loi sur la représentation électorale ne leur donne.
 
Sofien Ben Jaballah
Vous avez raison, la capacité de l'action politique est monopolisée par les générations précédentes, des années soixante et soixante-dix, qui ont accumulé pendant un certain temps des capitaux économiques, culturels, relationnels et symboliques. Chose qui leur permet bien de monopoliser le pouvoir et laisser la jeunesse au décor.
 
Abdelbasset Sammari
La crise structurelle du chômage a retardé l'âge de l’indépendance économique, et par conséquence celui de l’influence au sein de la famille et de la société. Pour cette raison, ils ne sont jamais considérés comme des sources de création, générateurs de bonnes idées, ou de suggestions utiles.
 
* Comment expliquer le succès de Nabil Karoui, à copter les tranches pauvres et marginalisées, et Kaïs Saïd à attirer les classes des jeunes et des instruits exclus de la politique ?
 
Imed Ben Fraj
Cette analyse est correcte, mais elle ne constitue pas toute la vérité, il est vrai que Nabil Karoui a recueilli les voix des pauvres et marginalisés, mais aussi est une personne active sur la scène politique depuis 2011, expérimenté en propagande politique. Sans oublier qu’il dispose d’une chaîne performante en propagande politique. Et qu’il a réussi à dépasser les clivages identitaires, s’est adressé plutôt aux vrais problèmes que vivent les Tunisiens, profitant de l'échec catastrophique du système au pouvoir depuis 2014.
Concernant Kaïs Saïd, on peut dire que les jeunes ont constitué le fer de lance de sa réussite, mais il ne faut pas occulter les traits qui distinguent cet homme, et que les Tunisiens aiment bien trouver chez la classe politique.
 
Walid Abdouli
Nabil Karoui a réussi à pénétrer les campagnes et les groupes marginalisés en attirant leur attention et en leur attribuant une valeur particulière, par le biais de sa chaîne qui retrace toutes les manifestations de la misère et de la pauvreté, d’une manière quotidienne, et ce, pendant près de trois ans. Et en répondant à certains de leurs besoins alimentaires et autres. Ils en ont vu le sauveur devant des gouvernements qui ont échoué dans la gestion des affaires publiques et se sont consacrés à leurs problèmes partisans et ont négligé le simple citoyen.
Concernant Kaïs Saïd, ce juriste a attiré l’attention par son arabe littéraire, ainsi que ses critiques des politiques de tous les gouvernements qui ont gouverné après le 14 janvier. L’engagement de la jeunesse également, caractérisé par un vote intense en faveur de Kaïs Saïd, n’est autre qu’une punition de la coalition au pouvoir, qui n'a pas réussi à gérer les affaires publiques et une opposition n'a pas exploité l'échec de la coalition au pouvoir.
 
Houssine Ben Amor
Nabil Karoui a manœuvré dans les espaces où le pouvoir, l'État et la société étaient absents. A travers sa chaine, et il a pu s’y enraciner à travers le temps. 
Par contre Kaïs Saïd a été très intelligent pour profiter de ce moment qui lui est propice. Chose qu’il ne pouvait opérer en 2014 par exemple.
 
Sofien Ben Jaballah
Cette thèse est réductionniste. Le succès de Karoui ou de Saïd, est une synergie complexe de plusieurs facteurs dans un contexte donné, qui nécessite des études approfondies. S'ils ont postulé en 2014, en fournissant le même effort, ils seront en bas du classement.
Abdelbasset Sammari
Nabil Karoui a concentré son objectif sur les personnes à faible revenu par ans, entre 0 à 800 dinars (270 dollars), à savoir une population fragile et marginalisée, qui a constitué, dans le passé, une réserve électorale pour Nidaa Tounes et Ennahdha. Sans oublier le rôle crucial de sa chaîne de télévision, et l’association caritative qu’il a créé.
Kaïs Saïd par contre, a pu convaincre les jeunes et les intellectuels qu'il n'y avait pas de solutions à leurs problèmes et aux crises vécues par le pays, qu’un nouveau système pour remplacer l’ancien.
 
* Le succès de Kaïs Saïd à attirer un nombre aussi élevé de jeunes (comparé à d’autres candidats) peut être considéré comme le début d’un retour des jeunes en politique ?
 
Imed Ben Fraj
La chose semble réellement ainsi, une grande affluence est constatée.
Attendons pour confirmer.
 
Walid Abdouli
En désespoir de cause des autres candidats, les jeunes ont décidé de voter pour Kaïs Saïd. Ce candidat doit par contre ne pas les décevoir, pour que ces derniers reviennent à l’exercice de la politique. On n’est pas devant un retour, plutôt une réconciliation, qui vise une participation active à la politique active.
 
Houssine Ben Amor
Kais Saïd n’a pas attiré les jeunes, autant qu’il a pu profiter d’un changement de cap des électeurs, venant de certains partis, pour aboutir à lui. Des électeurs qui le considère comme personnage conservateur et strict. L’exercice sera son premier examen, et de ce fait, on ne peut évoquer une affluence des jeunes.
 
Sofien Ben Jaballah
Non, plutôt un retour des jeunes vers l’action électorale.
 
Abdelbasset Sammari
Le succès de Kaïs Saïd ne peut pas être considéré comme tel : il a recueilli moins que Beji Caïed Essebsi ou Marzouki en 2014, et ce, malgré les 1,5 million d'électeurs supplémentaires inscrits. Il se fait certain, que les gens ont perdu toute confiance et cherchent le renouvellement.​