La xénophobie en Afrique du Sud…

Crises qui perdurent et traitements inadéquats.
* Après un quart de siècle de réconciliation nationale, l'Afrique du Sud rechute dans le racisme
* La Zambie a annulé un match de football amical opposant la Zambie à l’Afrique du Sud pour protester contre la vague d’agressions contre les étrangers.
* Même si l'Afrique du Sud est la deuxième plus grande économie du continent africain, elle est également membre du BRICS, ainsi que du groupe du G20. Sauf qu’elle souffre de graves inégalités de classes, héritage de la période de l'apartheid.

«Le gouvernement ne laissera pas le chaos et la violence affecter la sécurité et la vie quotidienne de millions de citoyens sud-africains, et de la majorité des étrangers respectueux de la loi, qui disposent du droit de vivre et de gérer leurs affaires en paix...L'anarchie constitue un crime contre la prospérité et la stabilité de mon pays». Avec ces termes clairs, le président Sud-africain Cyril Ramaphosa, vainqueur de la récente élection présidentielle de mai 2019, a répondu à la nouvelle vague d’agressions dans son pays, depuis le 29 août 2019 à l’encontre des étrangers résidant dans le pays, où des violences ont eu lieu dans cinq districts de la capitale Pretoria, ainsi que dans sa plus grande ville, Johannesburg, où des groupes de Sud-Africains ont attaqué des sociétés appartenant à des ressortissants étrangers, dont la plupart sont venus de pays africains voisins. Présentant à cet effet une panoplie de justifications, dont le plus commun est que ces étrangers volent les emplois des autochtones. Ces attaques ont coûté la vie à sept personnes, entre résidents étrangers et citoyens, ainsi que de nombreux blessés, la détention de plus de 300 personnes, la destruction de dizaines de magasins, et l'incendie de camions soupçonnés d’être conduits par des étrangers.
Ces événements ont suscité de multiples interrogations concernant ce qui se passe en Afrique du Sud, qui connaît un renouvellement sporadique de tels événements depuis 2008. Sommes-nous confrontés aux prémices d'une nouvelle guerre civile, qui est en train de faire resurgir des souvenirs douloureux ? Ou plutôt des facteurs économiques et sociaux, qui nécessitent un traitement, avant que la situation ne s'aggrave ? Quelle est la position des pays africains dont les victimes portent la nationalité ? Quels sont les moyens de sortir de cette crise ?
En réponse à ces questions, le présent rapport présente plusieurs axes concernant la situation en Afrique du Sud, les positions des États africains en matière de protection de leurs citoyens, et des propositions de solutions pour sortir de cette crise chronique :

Premièrement : les agressions contre les étrangers en Afrique du Sud… Une crise qui perdure.
Les événements tragiques, qui se sont déroulés en Afrique du Sud à la fin du mois d’août n’étaient pas les premiers du genre, ils avaient été précédés, il ya presque une décennie par des événements similaires, qui se sont renouvelés à maintes reprises. A savoir que depuis 2008, le pays a été le théâtre de nombreuses attaques contre des étrangers. À l'époque, 62 personnes ont été tuées. En 2015, 7 personnes ont été tuées lors du pillage de magasins appartenant à des étrangers à Johannesburg et à Durban, à l'Est. Aussi, des dizaines de chauffeurs de camions ont été tués en mars 2018 lors d'attaques qui ont visé des étrangers, tous selon un rapport publié par l’organisation Human Rights Watch, fin août 2019.
Il va sans dire que si l'Afrique du Sud est la deuxième plus grande économie du continent africain, elle est également membre du BRICS, qui comprend la Russie, le Brésil, l'Inde et la Chine, ainsi membre du groupe du G20, sauf qu’elle souffre de graves inégalités de classes, héritage de la période de l'apartheid. A savoir qu’il subsiste une discrimination sociale, malgré les efforts du gouvernement. A savoir que le fossé entre les nantis et les démunis se creuse. Dans les grandes villes, existent des gratte-ciel et des palais entourés de hauts murs : Des preuves attestant la grande richesse dont dispose ce pays. Existent aussi, des bidonvilles qui se prolongent à perte de vue. Et ce, malgré les efforts déployés par les gouvernements successifs pour remédier à la détérioration de la situation, comme l'illustre le tableau ci-dessous, qui reflète les efforts du gouvernement pour améliorer le niveau de vie des citoyens, en équipant les foyers d’installations de base. Selon les données du Bureaux des statistiques en Afrique du Sud:
Nombre de maisons disposant des services de base entre 1996 et 2016

Service 1996 2016
Electricité 58,20% 90,30%
Eau 60,80% 83,50%
W.C. Néant 60,60%

Source: Bureau de statistiques d'Afrique du Sud
 
Néanmoins, la distinction est encore perceptible et peut-être exacerbée par le fait que le pays est confronté à une croissance économique en baisse, par rapport aux grandes économies en développement, principalement en raison de la tension politique qui règne dans le pays et de l'instabilité qui l'a plongé dans un cycle de violences renouvelées en raison des conditions sociales. Le taux de chômage est particulièrement élevé chez les Noirs africains, qui représentent la majorité de la population, comme le montre le tableau suivant:
 
Augmentation du taux de chômage entre 1994 et 2018

Groupe ethnique 1994 2018
Les Blancs  3 % 7,6 %
Les Indous 10,2 % 12,4 %
Les Métisses 17,6 % 21,6 %%
Les Noirs 24,7 % 30,4 %

Source: Bureau de statistiques d'Afrique du Sud
 
Il ressort clairement du tableau que, bien que les Blancs ne représentent que 10% de la population active du pays, ils sont les plus qualifiés, les mieux nantis et les plus riches, et ont un meilleur niveau d'instruction. En conséquence, le taux de chômage des Noirs est plus élevé. Chose qui pousse à une augmentation des agressions à l’encontre des étrangers, sous prétexte que les postes marginaux, qui conviennent à ces Noirs sont sujets à une concurrence de la part des étrangers et des réfugiés. Ce qui aggrave le chômage parmi eux. Ceci a conduit certains à considérer la chose comme «afrophobie», tant les Noirs sont accusés d’être derrière les maux socio-économiques, dont souffre la société sud-africaine. Leur réponse fût d’attaquer ces étrangers dans le but de les expulser du pays. La carte ci-dessous montre les attaques ciblant les étrangers par État en 1994 et 2018:
 

الهجمات التي استهدفت الأجانب، حسب الولايات، بين عامي 1994 و2018 Agressions visant des étrangers, selon les États, entre 1994 et 2018
بريتوريا Pretoria
مدينة الكاب Cape Town
الكاب الشمالي Cap-du-Nord
غواتينغ Gauteng
جوهانسبوغ Johannesburg
0 إلى 25 0 à 25
المصدر : زينو واتش، والمركز الافريقي للمجتمع والهجرة. Source: Zeno Watch, Centre de la communauté africaine et de la migration
 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
Deuxièmement : la vague d’hostilités et les réactions de colère des pays africains, aux niveaux, officiel et populaire.
Il est logique que les pays africains dont les citoyens ont été la cible d'attaques en Afrique du Sud, prennent une position déterminante contre le gouvernement sud-africain. Ils ont rapidement pris un ensemble de mesures punitives, limitées pour l’instant au niveau politique et diplomatique, notamment :
1.    L'annulation de visites de dirigeants de certains pays africains en Afrique du Sud, et le refus de participer à certains événements organisés sur son territoire. Les présidents du Rwanda, du Malawi et de la République démocratique du Congo ont annulé leurs voyages en Afrique du Sud, pour participer au Forum économique mondial sur l'Afrique qui a eu lieu début septembre. Au Cap.
2.    Les ambassadeurs sud-africains dans certains pays africains ont été convoqués, et ont été informés du refus de ce qui se passe contre leurs citoyens, et leur été demandé de prendre les mesures nécessaires, dans le but de protéger les étrangers résidant sur leur territoire. Par exemple, le ministre nigérian des Affaires étrangères, Geoffrey Onyeama, a convoqué l'ambassadeur sud-africain dans son pays pour lui exprimer la colère d'Abouja, suite à ces attaques. Le Nigéria a même pris la décision d'expulser un certain nombre de citoyens sud-africains, en réponse aux agissements de la police sud-africaine, que le ministre nigérian des Affaires étrangères a qualifiée d’«inefficace». La compagnie aérienne nigériane Air Peace a accompli des vols gratuits pour rapatrier des citoyens nigérians dans leur pays.
3.    Le président zambien Edgar Lungu a appelé l'Afrique du Sud à «mettre fin à ce massacre avant que la xénophobie ne se transforme en un génocide massif». Le président du Zimbabwe, Emmerson Mnangagwa, a dénoncé ces agressions et tous genres d'attaques, alimentés par la haine, tout en louant la réaction rapide des autorités sud-africaines à la recherche du calme. Le Botswana, également limitrophe de l’Afrique du Sud, a appelé ses citoyens du pays à rester «extrêmement vigilants».
4.    La Zambie a annulé un match de football amical opposant la Zambie et l’Afrique du Sud, pour protester contre la vague d’agressions contre les étrangers.
La réaction ne s'est pas limitée au niveau officiel. Aussi, il y a eu une réaction populaire dans ces pays contre les Sud-Africains résidant dans ces pays, où des représailles violentes ont eu lieu au Nigeria contre des magasins appartenant à des investisseurs sud-africains. L’Afrique du Sud a décidé de fermer son ambassade et son consulat dans ce pays. «Nous avons reçu des informations et des menaces de la part de Nigérians, et nous avons décidé de fermer momentanément l’ambassade à Abuja et le consulat à Lagos». Des manifestants en Zambie ont également porté des dommages à l’ambassade d’Afrique du Sud, devant laquelle ils se sont rassemblés, dans le but d’exprimer leur colère, et en tenant des pancartes indiquant «Non à la xénophobie».


 
Troisièmement, l'Afrique du Sud et le retour à la stabilité ... La route est longue.
En plein renouvellement des agressions hostiles aux étrangers résidant en Afrique du Sud, l’évocation de l'impact de ces événements sur la stabilité dont jouit l'État depuis la fin de l'apartheid dans la première moitié des années quatre-vingt-dix et en 1994 plus précisément, devient une nécessité. L’Etat a réussi à porter le pays vers la démocratie sur de nouvelles bases en rupture avec ces politiques discriminatoires. Mais cette rechute, un quart de siècle après signifie qu’il ya quelque chose qui ne va pas bien. Aussi bien des acteurs latents dans ces politiques, qui refont surface, menaçant les réussites notoires accomplis par l’Etat en cette période, ou bien des faits nouveaux qui ont fait resurgir ces nouveaux comportements, ce point constitue la base de tout effort visant à trouver une solution, qui doit passer impérativement par une description minutieuse des faits, avant de penser aux remèdes à y porter.
Sur la base de ce qui précède, le traitement approprié de ces événements nécessite une action sur deux pistes simultanées : La première est à court terme, à savoir une approche sécuritaire appropriée pour mettre un terme à de telles agressions contre les résidents étrangers, ainsi que l’arrestation et la poursuite en justice des agresseurs, de quoi dissuader tous ceux qui peuvent penser à de tels agissements. A savoir que l’une des raisons de cette récurrence, comme le soulignait Amnesty International : «Les attaques contre des étrangers en Afrique du Sud visant un groupe vulnérable étaient le résultat direct d'années d'impunité et d'échecs dans le système judiciaire». Ce traitement sécuritaire, doit être accompagné d’un effort visant à comprendre les raisons essentielles qui poussent les jeunes en Afrique du Sud à accomplir de tels actes. A savoir, par exemple, la nécessité d’une intervention de la part de l’Etat pour fournir plus de possibilités d'emploi aux jeunes. La seconde est un effort à court et à moyen terme, et nécessite un examen clair des événements en termes de causes réelles, ainsi que les positions des parties internes et de la politique des gouvernements à leur égard depuis le début de cette vague en 2008, à savoir que certains partis admettent une position antagoniste de ces ressortissants étrangers. A l’instar du «Mouvement Essentiel Africain», basé à KwaZulu-Natal, qui prône d’une manière claire, l’expulsion de tous les étrangers du pays. À cet égard, le rôle joué par les organisations de la société civile dans la réalisation de cette étude détaillée est mis en exergue: il est vrai que les ONG sud-africaines ont adopté une position rejetant cette vague d’hostilité. Elles ont annoncé la formation d’un front uni pour lutter contre la violence visant les étrangers dans le pays. Aussi, elles ont porté plainte devant la Commission électorale indépendante sud-africaine, accusant le «Mouvement Essentiel Africain», d'avoir violé la législation «en proférant un langage d’incitation à la violence».
Par conséquent, la première étape proposée pour le travail de ce front unifié d’ONG, consiste à mettre en place, en coopération avec le Parlement sud-africain, un comité d'enquête chargé d'analyser scientifiquement ces événements afin de tirer des conclusions, d'en étudier les causes et facteurs, et les traiter de manière radicale afin d'éviter leur répétition. Dans le même temps, il définit les responsabilités de toutes les parties en ce qui concerne la manière de s’opposer sérieusement aux réalisations des décennies passées et de protéger les droits des générations futures dans les ressources et richesses de leur pays.