Sale temps pour les Chrétiens d’Algérie

Plusieurs Eglises clandestines fermées
* au moins 12 lieux de culte appartenant à la communauté protestante évangélique, représentée par l’EPA (Eglise protestante d’Algérie), ont été fermés par les autorités, dont cinq dans la wilaya de Béjaïa et sept à Tizi Ouzou
 
* Les chrétiens protestants continuent de pratiquer leur culte dans des lieux aménagés comme les salles ou les maisons qui sont transformés clandestinement en églises, selon le ministère des Affaires religieuses  

Certes, la grande majorité des Algériens (95%) sont de confession musulmane sunnite, mais  il existe un groupe de plusieurs centaines de juifs locaux. Il y a aussi des communautés évangéliques, en particulier dans la région de Kabylie, là où le christianisme est le plus présent,. Toutefois, la liberté de l’exercice des cultes autres que musulman est clairement garantie par l’article 42 de la Constitution qui stipule : «La liberté d’exercice du culte est garantie dans le respect de la loi» et l’article 2 de l’ordonnance 06/03, promulguée en 2006, pour fixer les conditions et règles d’exercice des cultes autres que musulman et qui précise : «L’Etat algérien, dont la religion est l’Islam, garantit le libre exercice du culte dans le cadre du respect des dispositions de la Constitution, de la présente ordonnance, des lois et règlements en vigueur, de l’ordre public, des bonnes mœurs et des droits et libertés fondamentaux des tiers.». Mais si on se réfère, à cette vague de fermeture d'églises, notamment en Kabylie, nous ne pouvons donc plus dire que la liberté de l'exercice du culte est garantie en Algérie. Et pour preuve, depuis une année, au moins 12 lieux de culte appartenant à la communauté protestante évangélique, représentée par l’EPA (Eglise protestante d’Algérie), ont été fermés par les autorités, dont cinq dans la wilaya de Béjaïa et sept à Tizi Ouzou. Ces signes font craindre une action coordonnée du gouvernement contre la petite minorité chrétienne algérienne. Ces mises sous scellé sont justifiées par les autorités par l’absence d’autorisation pour l’exercice de ces lieux de culte, alors que, les responsables de ces derniers, affirment avoir déposé des demandes d’autorisation depuis plusieurs années sans que des suites aient été données par les autorités. Ainsi, selon des informations recueillies auprès du ministère des Affaires religieuses et des Wakfs, les lieux qui ont été fermés sont « des établissements éducatifs, des logements ou des locaux commerciaux transformés par certaines associations, en lieux de culte ». En d’autres termes, il ne s’agit pas d’églises au sens de la loi. Autre précision, les églises catholiques sont ouvertes en Algérie et la pratique du culte dans ces églises n’a jamais posé problème.


Les « églises » qui ont été fermées et non autorisées sont protestantes. Selon le ministère des Affaires religieuses, l’Eglise protestante d’Algérie (EPA) est certes une association reconnue par les autorités algérienne, mais certains de ses lieux de cultes ne sont pas encore autorisés ». Les chrétiens protestants continuent de pratiquer leur culte dans des lieux aménagés comme les salles ou les maisons qui sont transformés clandestinement en églises, selon le ministère des Affaires religieuses. Une décision qui n’a pas tardé à susciter une vive réaction de l’Église protestante d’Algérie, EPA, qui a dénoncé, hier, à travers un communiqué, une vague de fermeture des lieux de culte protestant. « Tous les dossiers que l’EPA avait déposés, par le passé, auprès de la Drag de Tizi Ouzou, conformément aux instructions du ministère de l’Intérieur, restent sans réponse », a regretté l’EPA, précisant que « la commission nationale des cultes, prévue dans le cadre de la loi 2006 et régissant le culte autre que musulman, n’a jamais siégé à ce jour ». Concernant cette vague de fermeture de lieux de culte protestant, l’EPA dit trouver « paradoxal que les autorités usent du prétexte de non-conformité à la réglementation pour fermer les lieux de culte des églises protestantes » soutenant que cette autorisation « constitue juste un prétexte pour fermer les églises qui exercent, pour certaines, depuis plus de 10 ans ». C’est pourquoi elle dénonce « une volonté manifeste des pouvoirs publics de fermer les églises protestantes, alors que la liberté d’exercice de culte est garantie par la Constitution algérienne ». Pour conclure, l’EPA estime que, « finalement, la loi de 2006, censée régir et organiser les cultes autres que musulman, s’est avérée dans les faits un arsenal juridique destiné, ni plus ni moins, à museler l’Église protestante d’Algérie ». Et d’interpeller enfin « les hautes autorités du pays à mettre fin à cette vague de fermeture des lieux de culte protestant et de procéder à la réouverture de ceux déjà scellés, à Béjaïa et à Tizi Ouzou ». L’EPA  exige ainsi « la levée des scellés sur les lieux de culte, l’arrêt des intimidations contre sa communauté et ses membres, et l’abrogation de la loi liberticide de 2006 ». Une demande d’audience au wali, appuyée par l’APW de Bejaia et un sénateur de la région, a été déposée, « pour évoquer la question de la fermeture de ses lieux de culte. », mais aucune suite n’a été donnée. Rappelons que, les chrétiens de Kabylie ont réagi à la fermeture de leurs églises par les autorités algériennes en organisant des rassemblements à Béjaïa, et à Tizi-Ouzou. Contrairement au rassemblement de Béjaïa, qui s’est passé dans de bonnes conditions, celui de Tizi-Ouzou a vu l’arrestation de 17 fidèles.

 12 lieux de culte fermés au bout d’une année
Outré par cette décision, le président de l’Eglise protestante d’Algérie (EPA) et pasteur à Tizi Ouzou, Salah Eddine Chellah, dénonce dans une vidéo mise en ligne ces opérations de fermeture et surtout la force dont ont usé les services de sécurité pour déloger les fidèles et exécuter l’ordre de mise sous scellés. Des vidéos circulant sur internet montrent en effet l’intervention de la police et de la gendarmerie. «Nous sommes soucieux de cette situation grave, car nous ne savons pas jusqu’où cela va aller», affirme-t-il. En outre, le président de l’EPA, se demande pourquoi cet acharnement uniquement contre l’Eglise protestante évangélique. « Ils exigent de nous un agrément de la commission nationale du culte, alors qu’elle n’a jamais exercé depuis 13 ans. Il y a une année, trois de nos églises à Oran ont été fermées, sans aucune raison, puis rouvertes quelques jours après, sans que nous intervenions à ce sujet. Mais, après cela a été l’escalade. A ce jour, nous sommes à la 12e décision de fermeture et durant les derniers jours, trois lieux de culte ont été fermés à Tizi Ouzou et à Béjaïa. Et ce n’est pas exclu que d’autres lieux de culte soient investis par les forces de sécurité, surtout que des préavis de fermeture ont déjà été transmis aux concernés. Le problème n’est nullement lié au respect de la loi. Nous avons présenté un dossier complet, comme l’exige la réglementation, et déposé au niveau de la wilaya, mais aucune réponse ne nous a été donnée. A Makouda, on nous a demandé de créer une association. Nous l’avons fait, mais à ce jour, notre procédure n’a pas connu de suite. A Akbou, nous avons aussi demandé l’autorisation pour l’ouverture d’un lieu de culte, avec un dossier complet, mais c’est resté dans les tiroirs. Aucune réponse ne nous a été adressée », explique Salah Chellah. L’orateur dénonce « les violences exercées par les policiers », mardi dernier, contre les membres de sa communauté, à Tizi Ouzou, lors de la fermeture d’un lieu de culte, tout en reconnaissant qu’à Béjaïa, l’intervention s’est passée dans le respect de la loi. «Nous avons épuisé toutes les voies administratives pour faire valoir nos droits, en vain. Les portes du dialogue ont malheureusement été fermées par les autorités ». Et d’ajouter : «Nous dénonçons vigoureusement ces atteintes au droit de ces communautés à pratiquer leur culte, lequel droit est pourtant garanti par la Constitution algérienne dans son article 42 », soutient-il. N’éloignant pas une volonté de mise à l’index de la Kabylie, Salah Chalah s’interroge sur le choix « du moment sensible que vit l’Algérie pour cibler les églises protestantes situées dans cette région ». Rappelons que, dans la wilaya d’Oran, les lieux de cultes de l’EPA sont également menacés de fermeture, selon les protestataires, car une procédure judiciaire est engagée dans le même but. Des pressions sont exercées quotidiennement sur les propriétaires des locaux transformés en lieux de culte afin qu’ils reprennent leur biens. Notons que l’Eglise Protestante d’Algérie (EPA) a été constituée en 1974 et dispose de 46 lieux de culte à travers le pays. 

Que dit la loi ?
Il convient de savoir qu’en 2016, l’Assemblée populaire nationale (APN) a adopté une nouvelle Constitution qui affirme dans son article 42 que « la liberté d’exercice du culte est garantie dans le respect de la loi » et la loi de 2006, fixant les conditions et règles d’exercice des cultes autres que musulmans, stipule dans l’article 2 de l’ordonnance 06/03, que « l’Etat algérien dont la religion est l’Islam, garantit le libre exercice du culte dans le cadre du respect des dispositions de la Constitution, de la présente ordonnance, des lois et règlements en vigueur, de l’ordre public, des bonnes mœurs et des droits et libertés fondamentaux des tiers ».  L’article 3 de la même loi stipule aussi que « les associations religieuses des cultes autres que musulmans bénéficient de la protection de l’Etat ». L’article 7 de la même loi est plus explicite et stipule que « l’exercice collectif du culte a lieu exclusivement dans des édifices destinés à cet effet, ouverts au public et identifiables de l’extérieur », alors que l’article 8 énonce que « les manifestations religieuses ont lieu dans des édifices, elles sont publiques et soumises à une déclaration préalable ». Cette ordonnance a prévu la création, au niveau du ministère des Affaires religieuses et des Wakfs, d’une commission nationale du culte, chargée en particulier de « veiller au respect du libre exercice du culte, de prendre en charge les affaires et préoccupations relatives à l’exercice du culte et de donner un avis préalable à l’agrément des associations à caractère religieux ». Elle a également précisé : « L’affectation d’un édifie à l’exercice du culte est soumise à l’avis préalable de la commission nationale de l’exercice des cultes, l’interdiction de toute activité dans des lieux destinés à l’exercice du culte contraire à leur nature et aux objectifs pour lesquels ils sont destinés, que les édifices destinés à l’exercice du culte sont soumis au recensement par l’Etat qui assure leur protection, que l’exercice collectif du culte est organisé par des associations à caractère religieux dont la création, l’agrément et le fonctionnement sont soumis aux dispositions de la loi, que l’exercice collectif du culte se fasse exclusivement dans des édifices destinés à cet effet qui soient ouverts au public et identifiables de l’extérieur, que les manifestations religieuses aient lieu dans des édifices et soient publiques et soumises à une déclaration préalable.» Pour les autorités, « il s’agit de mettre de l’ordre » dans un secteur « très sensible » qui touche à la pratique religieuse. Epinglée, il y a moins d’une année par des ONG internationales et surtout le département d’Etat américain sur le non-respect des libertés de culte, l’Algérie a répondu, par la voix de son ministre des Affaires religieuses, à l’époque Mohamed Aïssa, que les lieux de culte fermés sont « des établissements éducatifs, des logements ou des locaux commerciaux transformés, unilatéralement par certaines associations, en lieux de culte et non pas des églises au sens de la loi, et ce, parallèlement à une recrudescence du courant évangéliste et des prolongements extérieurs sans respect des lois de la République ». Le ministre avait mis en garde ceux qui refusent de se soumettre à la loi et expliqué : « Lorsqu’un  ‘’poulailler’’ est transformé en lieu de culte, cela relève de ce qui a été reproché aux Ahmadis et aux groupes extrémistes et aussi aux dépassements de certains musulmans ici et là, puisque la loi s’applique à tous.». Dans un contexte pareil, peut-on reprocher à des Algériens non musulmans d’exercer leur culte dans l’illégalité ? Comment l’Etat peut-il protéger la liberté d’exercer ce culte, comme il le signifie dans la loi, s’il ne met pas en place les mécanismes légaux nécessaires ?

 




Salah Eddine Dahmoune


 
L’Algérie n’a pas à recevoir de leçons sur les droits de l’Homme
 Après le tollé provoqué par la décision des autorités algériennes de fermer des temples protestants en Kabylie, Salah Eddine Dahmoune, ministre de l’Intérieur, a assuré  qu'"aucune instruction n'a été donnée pour la fermeture d’églises activant de manière légale à travers certaines wilayas du pays (Ndlr : Tizi Ouzou et Béjaïa)" a déclaré le ministre lors d’une visite de travail à l’est du pays. Dans le même ordre d’idée, le ministre a tenu à préciser que ses services ont procédé à la fermeture récemment d'hangars convertis en églises activant illégalement dans quelques wilayas du pays. « Douze (sur 49 hangars transformés en églises et activant de manière illégale ont été fermés », a ajouté le ministre. Par ailleurs, le responsable a expliqué que la décision de fermer ces temples faisait suite à des plaintes déposées par des citoyens sur des activités « suspectes » dans ces hangars, ajoutant que des « mesures coercitives nécessaires seront prises à l’encontre des gestionnaires et ceux qui fréquentent ces églises illégales ». Rappelons que, la semaine dernière, des pasteurs français de l’église évangélique avaient lancé un appel au Président Macron pour intervenir auprès des autorités algériennes afin qu’elles arrêtent ces fermetures jugées contraires aux droits de l’Homme. Ainsi, répondant à tous les prolixes qui évoquent les droits de l’Homme, le ministre a affirmé « l’Algérie n’a pas besoin de leçon dans ce domaine et est connue pour le respect de la liberté de culte dans des cadres légaux et organisés ». Il a rappelé dans ce sens que l’État algérien avait financé durant ces dernières années des dizaines d’opération d’aménagement et de mise à niveau d’églises catholiques situées dans les wilayas de Tizi Ouzou, Bouira, Annaba et Oran. Par ailleurs, contrairement aux informations relayées par certains médias et sur les réseaux sociaux, les autorités algériennes n’avaient pas pointé du doigt uniquement les églises protestantes. Ainsi, dans une directive aux walis (préfets) et aux responsables de sécurité des wilayas (régions), le ministère de l’Intérieur a appelé à l’intensification des enquêtes sur les activités financières suspectes de certains groupes religieux. Le ministère de l’Intérieur accuse les dirigeants protestants de « tentative de mettre sur pied une nouvelle stratégie pour faire passer leurs plans hostiles, avec le soutien de parties étrangères », profitant de la situation politique du pays. Rappelons enfin que, ces fermetures d'églises interviennent dans le climat de contestation qui secoue le pays depuis février dernier. Les citoyens continuent de se mobiliser dans la rue tous les vendredis et y vivent une vraie fraternité entre Algériens. En attendant, les chrétiens qui se retrouvent privés de lieu de culte ont pris l'habitude de se réunir et de tenir leur célébration à l'extérieur, devant le bâtiment fermé de leur église respective.