Indifférence, morosité et interpellations

Deuxième semaine de campagne électorale en Algérie
* le processus électoral imposé par le pouvoir en place s’apparente, de l’avis de nombreux observateurs, beaucoup plus à un facteur d’aggravation de la crise actuelle qu’à un début de sortie de l’impasse politique.
 
* les joutes verbales entre les candidats, par programmes interposés, sont une pratique courante dans tous les pays démocratiques
 

Des candidats invisibles, des meetings sous haute protection policière, une contestation massive et des arrestations musclées…voici à quoi ressemble la campagne présidentielle du 12 décembre en Algérie. Entamée laborieusement le 17 novembre, ladite campagne vient d’arriver au terme de sa seconde semaine. Sur le terrain, les candidats axent leurs discours sur l’enjeu de la participation. Les cinq postulants poursuivent leurs campagnes, dans une atmosphère souvent tendue. Leurs déplacements dans les différentes wilayas sont quasi systématiquement chahutés par des manifestations hostiles à la tenue des élections. Des arrestations sont quotidiennement opérées dans les rangs des manifestants alors que les discours des candidats sont souvent entrecoupés d’interventions de personnes bien décidées à se faire entendre. C’est dans ce climat que sont réduits les candidats à faire campagne. D’ailleurs, dans un communiqué, l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE) a tenu à saluer leur « courage ». Ainsi, à moins de dix jours de la tenue d’un rendez-vous électoral aussi important que celui d’une élection présidentielle (12 décembre), la tiédeur de la campagne électorale renseigne sur l’atmosphère dans laquelle elle est appelée à se tenir. Alors que les deux premières semaines s’achèvent, les panneaux d’affichage réservés aux candidats restent désespérément vides dans plusieurs wilayas. C’est à peine si certains candidats entament une timide campagne d’affichage en ce début de la troisième et dernière semaine. Les panneaux ne sont pas restés vides trop longtemps puisque les photos des détenus d’opinion y sont collées dans plusieurs communes et que des slogans hostiles à la tenue des élections y sont tagués. En choisissant de débuter leur campagne à partir du sud du pays, les candidats à l’élection présidentielle espéraient certainement échapper à la contestation qui ne cesse de monter. Ils auront été tous rattrapés par une conjoncture exceptionnelle. Ils tentent, chacun à sa manière, d’adopter une attitude plutôt soft vis-à-vis des manifestations qui chahutent leurs meetings. Presque tous reconnaissent à ces manifestants le droit de s’exprimer, tout en rappelant le principe selon lequel, le respect de toutes les opinions devait prévaloir. 


 Au plan du discours, les candidats insistent tous sur la nécessité de prendre part aux élections, faisant presque passer leurs programmes au second plan. Les candidats n’ont, cependant, pas hésité à qualifier le climat dans lequel elle se déroulait d’ordinaire. C’est également le constat fait par l’Autorité nationale des élections. Toutefois, pour les candidats comme pour l’ensemble des Algériens, les jours se suivent et se ressemblent. Des meetings sous haute surveillance policière, des rassemblements et des sit-in pour exprimer le refus de l’élection présidentielle et des arrestations parmi les contestataires marquent souvent les meetings des candidats. Dans ces deux voies parallèles, le peuple et les candidats se livrent donc à une course contre le temps. Les candidats poursuivent leurs programmes comme si rien ne se passait dans le pays. Parallèlement à ces activités de campagne électorale, les actions des opposants au scrutin présidentiel se poursuivent un peu par tout dans le pays. Des citoyens qui réclament notamment la libération des détenus arrêtés lors de la tenue des meetings et rencontres des candidats. Dans chaque rassemblement, les services de police procèdent à des arrestations parmi les manifestants, grossissant ainsi davantage les rangs des détenus politiques et d’opinion. Précisant que les services de sécurité ne se contentent pas d’empêcher les protestataires d’accéder aux salles de meeting ou de se rapprocher des candidats. Ils recourent systématiquement à des interpellations musclées des manifestants, qui sont conduits aux commissariats ; certains parmi eux sont carrément différés en justice qui les place en détention. Partout où passent les cinq candidats à la prochaine présidentielle, les arrestations se multiplient. Et contrairement aux meetings et rencontres des candidats, ces rassemblements sont totalement ignorés par les médias gouvernementaux et les chaînes privées proches du pouvoir. Tous s’inscrivent dans le déni de la réalité.  À l’ombre de la campagne électorale, la répression se poursuit contre ceux qui s’opposent aux choix du pouvoir. Des dirigeants de l’association Rassemblement Actions Jeunesse, (RAJ), devenue le souffre-douleur des autorités, ont été placés cette semaine sous mandat de dépôt. Le pouvoir veut décapiter l’une des organisations les plus actives sur le terrain ces dernières années. C’est donc le duel peuple-régime qui se poursuit. 

Plus de 300 personnes interpellées 
En effet, le processus électoral imposé par le pouvoir en place s’apparente, de l’avis de nombreux observateurs, beaucoup plus à un facteur d’aggravation de la crise actuelle qu’à un début de sortie de l’impasse politique. Engagée en dépit de l’absence d’un minimum de consensus, la course électorale risque de déboucher sur un cul-de-sac plus dangereux. Le constat fait, quinze jours après le début de la campagne électorale, est sans appel. Depuis dimanche 17 novembre, aucun candidat n’a échappé à la colère des opposants à cette présidentielle. Les meetings, censés être des opportunités idoines pour les candidats en vue de convaincre les électeurs potentiels à voter pour eux, se déroulent dans des salles fermées et devant des invités triés sur le volet. L’auditoire, insignifiant, est composé généralement de partisans des candidats qui se déplacent avec eux d’une wilaya à une autre. De plus, les compétiteurs évoluent sous haute protection policière. Des cordons de sécurité sont formés à proximité des salles réservées aux meetings, de crainte d’un envahissement par des citoyens pro-hirak, même si, jusqu’à présent, ces derniers ne font preuve d’aucune violence. Les protestataires se contentent de lancer des slogans anti-élection, tout en accusant les prétendants à la magistrature suprême de « traîtrise » et « d’être à la solde du pouvoir en place ». Toutefois, il est à déplorer que plus de 300 personnes, selon la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH), ont été interpellées depuis le début de cette campagne. Selon la même source, une trentaine d’autres ont été placées en détention provisoire. « C’est une campagne d’arrestations et non électorale », dénoncent de nombreux internautes, en réaction à ces multiples interpellations d’opposants à la prochaine joute électorale. 
De son côté, Amnesty International s’est dite « profondément préoccupée par ce climat de répression et de restrictions aux libertés d’expression» qui marque ce début de campagne électorale. Dans sa déclaration rendue publique cette semaine, Hassina Oussedik, directrice d’Amnesty International Algérie, estimait que les arrestations « arbitraires », les « restrictions » aux droits à la liberté d’expression, d’association et de réunion « bafouaient » les obligations internationales de l’Algérie en matière de droits humains, notamment en ce qui concerne l’exercice pacifique des droits à la liberté d’expression, d’association et de réunion. De mémoire d’Algériens, jamais campagne électorale n’a drainé dans son sillage autant d’arrestations, transformant le pays en une immense colonie pénitentiaire. C’est, sans jeu de mot, une campagne d’arrestations/répression grandeur nature, digne des vastes opérations antisubversives des régimes autoritaires. Outre ces faits, cette campagne est aussi marquée par la montée en puissance du mouvement populaire qui organise, depuis le début de la campagne électorale, des marches nocturnes à Alger et dans plusieurs villes du pays pour exprimer, à nouveau, son rejet de cette élection. En somme, neuf mois après une révolte exemplaire démontrant le formidable éveil politique d’une population qui refuse de se laisser berner, les candidats reproduisent, avec peu de tact, des recettes appartenant à une époque révolue. La campagne électorale, déjà conspuée par une bonne partie de l’opinion publique, s’est transformée en un piètre spectacle dans lequel les acteurs tentent de se faire remarquer par leur religiosité, leur sensiblerie ou des déclarations démagogiques. Pour ce qui est des idées, les candidats, mis à part Ali Benflis qui a exhumé le programme de ses précédentes campagnes électorales, se montrent peu loquaces. Abdelkader Bengrina, accuse ses rivaux de lui voler ses idées (bien que celles-ci restent floues). Celui-ci promet de « sortir l’Algérie de sa léthargie »…Azzedine Mihoubi, qui affirme, sans rougir, que le « RND a participé au Hirakdepuis le début », rêve de booster le développement dans le Sud. Abdelmadjid Tebboune, ayant déjà officié en tant qu’ancien ministre de l’Habitat, promet d’éradiquer la crise du logement. Abdelaziz Belaïd aimerait mettre en place une pension pour les chômeurs et Ali Benflis propose un régime « semi-présidentiel ». Qu’ont-ils à proposer pour sortir de la crise politique que traverse le pays ? Les pitreries des candidats, qui font mine de ne pas remarquer les citoyens massés (et souvent arrêtés) devant les salles de meeting pour exprimer leur rejet des élections, ne suffisent pas à cacher l’immense malaise que représente une campagne virtuelle, se déroulant à l’abri du peuple.

 Débat télévisé entre les cinq candidats en vue
Par ailleurs, dans une première estimation de la campagne, l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE) s’est félicitée du respect du contenu de la charte, rappelant qu’elle œuvrait « dans le cadre de la transparence, de la justice et de l'égalité entre toutes les parties » tout en entreprenant « les démarches nécessaires en cas de différends pour résoudre la situation et remettre les choses dans leur situation normale ». Ainsi, côté candidats, l’instance présidée par Mohamed Charfi ne relève aucun dépassement digne d’être signalé. Même les échanges d’amabilités entre quelques candidats n’ont pas eu pour effet de réanimer une campagne des plus moroses. Le porte-parole de l’Anie estime en effet que « les joutes verbales entre les candidats, par programmes interposés, sont une pratique courante dans tous les pays démocratiques, c'est un fait normal et ordinaire tant qu'il reste dans le cadre du respect de la charte d'éthique des pratiques électorales signée ». L’ANIE assure qu’elle « ne ménager aucun effort pour régler les conflits entre les parties ayant ratifié le document moralisant la pratique politique lors de cette campagne, assumant son entière responsabilité dans la résolution des litiges » indique-t- elle. Enfin, la nouveauté dans la campagne électorale en cours, des cinq candidats en lice pour la magistrature suprême, est la programmation prochainement, des débats télévisés, entre les prétendants à la présidentielle du 12 décembre prochain. Sur proposition de l’ANIE et évidement en collaboration avec l’Autorité de régulation de l’audiovisuel (ARAV), l’accord de principe pour participer à ces débats télévisées sur le plateau de la chaîne publique ENTV a été donné, par les candidats en lice, Azzedine Mihoubi, Ali Benflis,  Abdelkader Bengrina,  Abdelaziz Belaïd et Abdelmadjid Tebboune. La date du 7 décembre a été retenue en attendant que l’ensemble des candidats donnent leur aval. Sauront- ils relever le défi ? S’interrogent déjà les médias, mais aussi, sans aucun doute, en silence, les membres des directions de campagnes de ceux qui seront réunis, dans le même espace et à la même heure, pour parler de leur candidature, au scrutin du 12 décembre prochain, surtout qu’il s’agira de confrontation d’idées dans une présidentielle, une première, dans le pays. Nul n’ignore que le moindre faux pas dans leurs réponses ou répliques, ne sera pas sans conséquences, sur la suite qu’aura leur campagne électorale. Le candidat et SG par intérim du Rassemblement national démocratique (RND), Azzedine Mihoubi, s’est dit prêt « à affronter dans un débat télévisé, les autres candidats à l’élection présidentielle du 12 décembre prochain »  pour défendre son programme et ses choix. Du côté du comité de campagne de l’ex-secrétaire général du Parti FLN, Ali Benflis, celui-ci a eu également à affirmer qu’il y sera. L’ancien ministre de l’Habitat, et candidat à cette élection, Abdelmadjid Tebboune, son rival du parti Elbinaâ, Abdelkader Bengrina, et Abdelaziz Belaïd, candidat du parti Front El Moustaqbel, ont tous accepté également d’être au rendez-vous, du débat télévisé, entre les cinq candidats. Cette programmation, si elle venait à être tenue, sera une première, pour l’Algérie, en comparaison avec d’autres pays, qui nous ont devancés, pour ne citer que notre voisin de l’Est, la Tunisie, qui a réussi le pari, du débat de confrontation entre les candidats, lors de la dernière présidentielle, dans ce pays. Pour ce qui concerne les cinq candidats qui vont s’affronter, sur les idées, les visions, les propositions, la conception et la gestion des affaires de l’État, et aussi se prononcer sur des questions clés et engageant, l’avenir du pays, non par un discours, mais par un débat. Seront-ils en mesure de s’éloigner voire de s’abstenir de tenir un discours, de langue de bois et d’être perspicaces, dans leurs réponses et échanges d’idées, à l’opposé de ce que sont leurs discours respectifs lors des meetings, qu’ils ont animé, à ce jour, depuis le début de la campagne. Un passage obligé pour les candidats en lice, pour cette présidentielle, et également encombrant pour eux, qui doivent faire appel à tout leur savoir-faire pour montrer et démonter, la particularité et la pertinence de la candidature de chacun d’eux, lesquels peinent à s’illustrer, depuis plus d’une semaine de campagne électorale. Le temps fort sera inévitablement au moment d’évoquer, leurs participations respectives, aux gouvernements précédents, d’un système qui a vu ses figures les plus en vue, forcées à quitter la scène, avec la démission de l’ex-président de la République, Abdelaziz Bouteflika et d’autres à se retrouver derrière les barreaux, pour mauvaise gestion et dilapidation des biens du peuple et du pays.