« L’eau potable doit être garantie, avant le téléphone portable »

Loïc Fauchon, président du conseil mondial de l’eau :
*Parmi les solutions proposées par Kherraz pour mieux gérer nos ressources en eau, le dessalement de l’eau de mer, la réutilisation des eaux usées traitées pour l’agriculture et l’utilisation des eaux fossiles en Algérie, Tunisie et en Libye.
*L’augmentation du prix de l’eau pourrait être une des solutions possibles pour faire pression et changer les comportements afin d’améliorer la gestion des ressources hydrauliques.

Tunis:L’Afrique du Nord est la région la plus aride du continent. Elle détient 1% des ressources en eau renouvelables, tout en représentant 19% de la superficie et 15% de la population. Cette pénurie en eau risque d’être exacerbée par les impacts négatifs du changement climatique confirmés notamment par l’augmentation de la fréquence des évènements extrêmes, la diminution d’au moins 30% du volume des eaux de ruissellement et de recharge et la remontée du niveau de la mer, entraînant une salinisation des eaux souterraines.
C’est pourquoi, l’Observatoire du Sahara et du Sahel et la GIZ ont organisé à Tunis, dans le cadre du projet de Coopération régionale pour le développement durable des ressources en eau, un séminaire international, qui a pour objectif de traiter de différents thèmes spécifiques au secteur de l’eau dans les pays du Maghreb et d’offrir aux experts et parties prenantes des pays maghrébins une opportunité de partager leurs expériences. 
Les travaux du séminaire ont porté à la fois sur le contexte général de la gestion de l’eau et les approches innovantes développées en matière d’adaptation aux changements climatiques dans le secteur de l’eau, incluant les opportunités offertes par la finance climat au service de l’eau. Ils ont abordé également la question de la capitalisation des bonnes pratiques développées par les différents acteurs et utilisateurs.
Des experts et des parties prenantes des pays du Maghreb ont participé à cette rencontre, notamment les représentants des Ministères en charge de l’eau,de l’agriculture,de l’environnement, de l’énergie et des finances, des organisations dela société civile, des organisations régionales et internationales et des partenaires de coopération. La présence de représentants des pays et d’experts du pourtour Méditerranéen a permis d’enrichir lesdébats. La participation a également été ouverte à un groupe de jeunes étudiants et chercheurs.
La session d’ouverture a été assurée par S.E.M. Samir Taieb, Ministre de l’agriculture, des ressources hydrauliques et de la pêche, S.E.M. Mokhtar Hammami, Ministre des affaires locales et de l’environnement, S.E.M. Kalla Moutari, ministre de l’hydraulique et de l’assainissement du Niger, S.E.M. Taieb Baccouche, Secrétaire Général de l’Union du Maghreb Arabe, M. Loic Fauchon, Président du Conseil mondial de l’eau, M. Manfred Matz, chef de mission du projet CREM de la GIZ et M. Khatim Kherraz, Secrétaire Exécutif de l’Observatoire du Sahara et du Sahel.
 
 




Vue du séminaire sur l’eau au Maghreb.

Au terme de la 1ere journée du séminaire, différents aspects relatifs au contexte général de la gestion de la ressource en eau dans un contexte de changement ont été abordés par un parterre d’experts et de parties prenantes des pays maghrébins, ainsi qu’une vingtaine d’étudiants.es spécialement mobilisés à cette occasion. 
Les sessions de la journée ont été consacrées, dans un premier temps, à la situation des ressources en eau au Maghreb, avec les interventions du Prof. Ahmed KETTAB, École Nationale Polytechnique, Algérie, du Prof. Hamadi HABAIEB, Directeur Général du Bureau de la Planification et des Équilibres Hydrauliques (BPEH) - Ministère de l'Agriculture, des Ressources Hydrauliques et de la Pêche, Tunisie et de Mme  Laila OUALKACHA, Ministère de l’Équipement, du Transport, de la Logistique et de l’Eau, Département de l’Eau, Maroc. 
A cet effet, un point sur les changements climatiques dans le monde et au Maghreb a été fait à travers différentes communications, avec Dr. Zouhaier HLAOUI, de l’Université de Tunis, Faculté des sciences humaines et sociales de Tunis, Prof. Mohammed Said KARROUK,  de l’Université Hassan II de Casablanca, FLSH Ben M’Sick, Dpt. Géographie, LCEAT, CEREC, Casablanca, Maroc et M Mokhtar Bzioui Expert en  eau au Maroc, et le collectif MM. Abdelmalik SALOUI ; Abdelali SEBBAR  Mme Rahma KANJAA, Université Hassan II – Casablanca ; Direction de Météorologie Nationale – Casablanca, Maroc.
La session a également été marquée par la présence de Dr. Abdou ALI, AGRHYMET - Niamey, Niger, qui a dressé un bilan des paradoxes et des cohérences relevées sur la base de l’évolution du climat et des ressources en eau au Sahel et en Afrique de l’Ouest.  
Augmentation du prix de l’eau
Khatim Kehrraz, secrétaire exécutif de l’Observatoire du Sahara et du Sahel (OSS), a qualifié à Majalla la situation de « très difficile puisque l’organisation mondiale de la santé a défini la pénurie comme étant un seuil qui est en-dessous de 1000m3 par habitant et par an alors qu'au niveau du Maghreb Arabe, entre le Maroc et la Libye, on oscille entre 800m3 et 100m3 ». Pour lui, « on est très en-dessous du seuil de pénurie ". Parmi les solutions proposées par Kherraz pour mieux gérer nos ressources en eau, le dessalement de l’eau de mer, la réutilisation des eaux usées traitées pour l’agriculture et l’utilisation des eaux fossiles en Algérie, Tunisie et en Libye. Par ailleurs, « l’augmentation du prix de l’eau pourrait être une des solutions possibles pour faire pression et changer les comportements afin d’améliorer la gestion des ressources hydrauliques ", a souligné à Majalla Khatim Kehrraz qui a précisé que ceux qui utilisent l’eau pour faire des profits, « doivent payer pour ceux qui n’ont pas les moyens de payer leur propre eau, pour garantir de cette manière l’équité en eau et laisser un peu de marge pour les plus démunis ».
« Les eaux fossiles, qui ne sont pas renouvelables et constituent un patrimoine, peuvent assurer un secours de survie, mais il faut les manipuler avec précaution », a-t-il dit.
Une élévation de la température
Pour sa part, Samir Taieb, ministre de l’agriculture, des ressources hydrauliques et de la pêche en Tunisie a indiqué que les études préliminaires élaborées et soumises par la Tunisie, dans le cadre de la convention des Nations Unies sur les changements climatiques, ont montré que la Tunisie subira d’ici 2050, « une élévation de la température moyenne de 1°C à 3°C, une diminution de la moyenne pluviométrique de 10 à 20% et une accentuation de la variabilité climatique dont particulièrement la durée de la sècheresse et l’ampleur des inondations ».

Il a ajouté que le ministère a mis en place un plan d’action pour la mise en œuvre de la stratégie nationale du secteur de l’eau qui a pour objectif d'assurer une meilleure gestion de l'eau par l'atteinte de l'équilibre entre l'offre et la demande.

Pour sa part, Loïc Fauchon, président du conseil mondial de l’eau a indiqué à Majalla que « L’eau potable doit être garantie, avant le téléphone portable. S’assurer des ressources en eau pour l’avenir, c’est multiplier les solutions technologiques, les forages, les transferts, le dessalement, la réutilisation des eaux usées, mais c’est aussi, faire en sorte que les populations consomment moins d’eau et expliquer qu’il faut mettre fin au gaspillage et donner la priorité aux financements pour l’eau ». De son côté, Taïeb Baccouche, secrétaire général de l’Union du Maghreb Arabe a indiqué à Majalla que « dans la région du Maghreb arabe, les ressources en eau mobilisables s'élèvent à 46 milliards de m3 dont 50 % sont considérés comme exploitables. 65 % de ces sources proviennent des eaux de ruissellement ».
Et d’ajouter que « les sécheresses chroniques connues ces deux dernières décennies ont provoqué des déficits importants en eau de surface aggravés par la croissance démographique. A cela, s'ajoute la forte demande en eau pour assurer un développement durable de la région, dont le secteur agricole utilise à lui seul, les 80 % des ressources en eau disponibles ».
Baccouche a indiqué qu’après huit ans, le fond vert pour le climat est encore loin d'être considéré comme le principal mécanisme financier multilatéral destiné à soutenir les mesures en faveur du climat dans les pays en développement.
La seconde journée a été consacrée aux systèmes oasiens, avec une série d'interventions sur la résilience, la gouvernance et l'échange d'expériences en matière d'irrigation dans les trois pays, avec MM. Nabil HAMADA, Observatoire du Sahara et du Sahel - OSS, M. Mustapha HEJJA, Doctorant-Chercheur en Anthropologie ; Faculté des Lettres et des Sciences Humaines Oujda, Maroc, Dr. Zied HAJ-AMOR, Chercheur Laboratoire Eau, Energie et Environnement, Degueche, Tozeur - Tunisie, ainsi qu'une présentation de nouvelles techniques d'irrigation par Dr. Bellachheb CHAHBANI, Chahbani Technologies SA, Tunisie.
 
Cette journée a également permis d'aborder différentes questions relatives à la finance climat avec deux communications assurées par M. Karim BELLO, Observatoire du Sahara et du Sahel - OSS et Mme Sana ESSABER JOUINI, Economiste, Université de Manouba - Tunisie, sur la gestion durable de l’eau à travers les guichets climat dans la zone de l’OSS et l’exemple du secteur privé en Tunisie en matière de préparation à la finance climat. La session s'est poursuivie avec l'intervention de différents partenaires de coopération internationale et de représentants d'institutions internationales,dont Monsieur Jean-François DONZIER, Secrétaire Général Honoraire (RIOB); Monsieur Abdourahman MAKI, Expert Sol & Eau (FAO, Tunis), et Mme Samia Chérif, Institut supérieur des sciences biologiques appliquées de Tunis -ISSBAT, Tunis El Manar.
 
Les travaux du séminaire se sont achevés avec une session riche en débats, dédiée à la question de savoir quelles sont les opportunités de mettre en place un réseau d'experts au Maghreb. Afin d'alimenter le débat, deux présentations introductives ont été assurées par Mr Latrech, qui a exposé le contexte et les objectifs du réseau d’experts, et par M. Mustapha MIMOUNI, Expert en Télédétection, qui a présenté au public, un exemple d’outil d’échanges développé par l'OSS (la Plateforme CREMOSS).
Un sondage a ensuite été effectué par Dr. Zina Skandrani, Cheffe du Projet de Coopération Régionale pour une gestion durable des Ressources en Eau au Maghreb (CREM- GIZ) et de M Matz, chef de la mission GIZ en Tunisie, afin de mesurer les avis des participants et participantes sur la question et l'opportunité de la création d'un réseau d'experts.es. Des débats nourris ont été suivis par l'ensemble des participants, avant la lecture des recommandations issues des deux journées du séminaire. La clôture de l'événement a été prononcée par S.E.M. Kalla Moutari, ministre de l’hydraulique et de l’assainissement du Niger, qui a remercié l'ensemble des parties prenantes et s'est félicité de la qualité des travaux.