Les bidonvilles africains ne constituent pas le signe d’un chaos prochain... Plutôt un moteur de la démocratie

Bienfaits de l’expansion urbaine rapide

* Compte tenu de ce que la catastrophe du Brexit en Grande-Bretagne a causé, des révolutions en Libye et en Syrie et des récents bouleversements dans plusieurs autres pays occidentaux, les exigences en matière de responsabilité ne garantissent pas toujours la stabilité ou la continuité au niveau politique.
* Lorsque les gens se déplacent de la campagne vers les villes, ils se font accompagner par le pouvoir politique, avec pour impact une métamorphose de la façon dont les démocraties du continent sont gérées.
* Les dirigeants coloniaux européens fixent des limites à l'investissement dans les infrastructures urbaines pour décourager la migration des campagnes, de peur que les zones urbaines denses ne soient difficiles à contrôler.

 
 
Les rues d’Aggenel, le plus grand bidonville de Lagos, au Nigeria, semblent non pavées et pleines d'ordures. A la moindre pluie, les rues se transforment en petites rivières, pour cause de mauvais assainissement. Bien que la population d'Aggenel varie entre deux millions et cinq millions, elle ne dispose que d’un accès limité à l'électricité, à l'eau courante, ou encore aux services de sécurité.
Aggenel n'est pas un cas unique. Pendant un demi-siècle, l'Afrique subsaharienne a connu une expansion urbaine plus rapide que toute autre région du monde. D'ici 2040 - dix ans avant que la population du continent ne devrait atteindre 2,1 milliards, soit deux fois le nombre actuel - la majorité de ces pays deviendront en majorité urbaines. Cela signifie que plus d'un milliard de personnes vivront dans des villes mal financées, avec des infrastructures médiocres ou insuffisantes.
Ces prévisions ont déclenché des avertissements d'une catastrophe imminente. Dans un article de 1994 intitulé «Le prochain chaos», l'auteur Robert Kaplan a prédit que l'Afrique du XXIe siècle serait en proie à l'anarchie, au manque d’opportunités de travail, à l'échec administratif, aux tensions ethniques et religieuses, et à une pollution n’obéissant à aucune limite. Les observateurs les plus optimistes en voient des opportunités, représentées par le facteur démocratique, car ils ont fait valoir que l'expansion urbaine peut produire des avantages nets, si les risques associés tels que la pollution et la congestion sont minimisés. Mais même les optimistes reconnaissent que des défis majeurs restent à prévoir.
Mais parfois, cette discussion néglige le rôle que la politique électorale joue dans le façonnement de l'avenir des villes africaines. Lorsque les gens se déplacent de la campagne vers les villes, ils se font accompagner par le pouvoir politique, avec pour impact une métamorphose de la façon dont les démocraties du continent sont gérées. D'un point de vue historique, l'expansion urbaine a suscité des questions concernant la responsabilité politique. Par exemple, le mouvement américain pour les libertés civiles, a été rendu possible grâce à la migration des noirs américains vers les villes, où des réseaux sociaux plus intenses ont facilité le processus d'organisation des manifestations. L'Afrique noire passera bientôt par ce portail. Cette transition entraînera une multitude de problèmes sociaux, politiques et environnementaux. Mais, aura également le potentiel d'améliorer la gouvernance à travers le continent.
 
Le fossé rural-urbain.
La population urbaine est en moyenne mieux instruite que la population rurale, et plus exposée à des opinions politiques divergentes. Ces habitants disposent également d’un meilleur accès aux services d'infrastructure, tels que les routes, l'électricité, l'eau potable et l'accès à Internet. Ceci, même dans les quartiers pauvres, en mal de ressources comme Aggenel. (Certains Nigérians n'ont pas du tout accès à l'électricité, en particulier dans les zones rurales du nord.) L'une des raisons des différences de qualité de vie est que les électeurs urbains accordent plus d'attention aux questions d'économie structurelle et de gouvernance que leurs homologues villageois, qui sont souvent plus préoccupés par les besoins de base de la protection sociale.
Les données d'une enquête menée par le réseau Afrobaromètre, qui comprend l'Afrique du Sud, le Nigéria et le Kenya - trois des démocraties les plus actives en Afrique noire - confirment ces tendances, car les trois pays traversent des étapes très différentes du processus d'urbanisation: L’Afrique du Sud (avec 66%), constitue le pays le plus urbanisé du continent. Le Nigéria (avec 50%) n'a pu atteindre cette égalité rural-urbain que l'année dernière. Le Kenya enfin (avec 27%) a encore trois décennies de retard, pour atteindre l’égalité rural-urbain. Mais dans les trois pays, les résidents des villes sont plus susceptibles, d’avoir pour préoccupation majeure, la corruption et la mauvaise gestion économique. Par contre les ruraux mentionneront plus les pénuries de nourriture, d'eau et les infrastructures inadéquates.
Parce que l'Afrique a longtemps été caractérisée par une prédominance des zones rurales (60% de nos jours, malgré l'urbanisation rapide qui s'est produite depuis 50 ans), les politiciens à travers l'histoire ont été plus réactifs aux doléances de la population rurale. De ce fait, ils sont plus versés dans les promesses de répondre aux besoins de base, les plus urgents, plutôt que proposer des visions politiques claires de l'avenir. Mais à mesure que la proportion d'électeurs ruraux diminue en Afrique subsaharienne, il deviendra de plus en plus difficile d'ignorer les demandes d'une meilleure gouvernance urbaine.
A prévalu l'idée que l'expansion urbaine n'était pas recommandée dans les pays en développement, en particulier en Afrique, pour la première fois à l'époque coloniale. Les dirigeants coloniaux européens fixent des limites à l'investissement dans les infrastructures urbaines pour décourager la migration des campagnes, de peur que les zones urbaines denses ne soient difficiles à contrôler. Cela s'applique spécifiquement aux pays qui étaient sous domination indirecte, à l’instar du Ghana, le Kenya, ou le Nigéria, où l’administration coloniale, s’est focalisée sur l'extraction de la plus grande quantité de matières premières. Suite à la vague des indépendances, le taux d'expansion urbaine sur le continent était très faible: en 1960. La proportion des Africains noirs, vivant dans les zones urbaines n'était que de 15%, contre 34% dans le monde. Les seuls pays dotés d'une infrastructure urbaine raisonnablement développée, à l’instar de l'Afrique du Sud, étaient les régions où un nombre plus élevé de colons européens permettaient aux administrations coloniales d'effectuer les investissements requis.
La migration vers les zones urbaines s'est accélérée après l'indépendance, mais cet héritage colonial a été l'une des raisons de la mauvaise disposition de villes à accueillir de nouveaux arrivants, et de grands bidonvilles sont apparus sur tout le continent. Tout au long de l'histoire, les faibles taux d'investissement dans l'éducation, les services de santé et les infrastructures matérielles dans la plupart des villes, ont fait que l'urbanisation n'a pas été associée à une progression analogue, de la production agricole et du revenu par habitant en Asie, au Moyen-Orient, en Amérique du Nord et en Amérique latine. Face à cette dure réalité, même les gouvernements africains postcoloniaux ont commencé à considérer l'expansion urbaine avec scepticisme. A savoir une démolition des habitations illégales, tout en axant sur les programmes de recrutement des jeunes des zones rurales. Dans certains cas, ils ont perpétué l'héritage du colonialisme en n'investissant pas dans les infrastructures urbaines. En 1996. Selon les statistiques des Nations Unies, plus de la moitié des gouvernements africains avaient mis en place des politiques officielles pour réduire les migrations vers les zones urbaines. En 2013, cette proportion est passée à 85%.
Par conséquent, la vision pessimiste de l'expansion urbaine africaine, est une prophétie qui s’est auto-concrétisée. Avec une possibilité de remédier aux distorsions remontant à l'époque coloniale, par des interventions politiques correctes. Lorsque les résidents urbains acquièrent plus d'influence politique, et que les politiciens trouvent la motivation pour prioriser leurs besoins - les gouvernements seront soumis à une plus grande pression pour effectuer ces interventions. Ceci s’est produit déjà à Lagos, où un meilleur respect des paiements d'impôts et une surveillance accrue des fonds publics, ont abouti au développement des services publics et des infrastructures, plus que partout ailleurs au Nigéria. Lagos a été l'un des premiers États nigérians à publier un budget détaillé afin de démontrer son engagement envers la responsabilité, entre autres (bien qu'il ait mis fin à cette pratique). L'État de Lagos assure également ses propres services d'urgence et contribue au financement de la branche locale de la police fédérale. Il en résulte une présence sécuritaire plus efficace que toute autre région du pays.
 
L’ancien système cède devant l’urbanisation.
En augmentant la pression politique pour la responsabilisation, l'urbanisation fonctionne en complément de deux autres tendances récentes, qui augurent bien des systèmes de gouvernement africains : un changement démographique rapide et une concurrence politique croissante. Les gouvernements ont toujours été gouvernés à travers le continent, par des politiciens, qui étaient principalement impliqués dans la lutte pour l'indépendance du pays, ou ceux qui ont pris leurs fonctions peu de temps après l'indépendance. Ces anciens politiciens ont largement dépassé l'âge de la retraite, et commencent à perdre lentement le contrôle des organisations politiques locales. A savoir une tendance qui accélère le processus de renouvellement des générations d'électeurs : 60% de la population de l'Afrique subsaharienne, a moins de 25 ans.
L'effet combiné de ces changements, est d'affaiblir l'ancien consensus parmi les élites politiques, en particulier celles qui se concentrent sur l'unification de la classe politique contre un ennemi commun tel que le colonialisme, l'apartheid ou le régime militaire. Soixante ans après l'indépendance des premiers pays africains et plus de deux décennies se sont écoulées depuis la chute des régimes militaires, la puissance de la rhétorique de l'unité «nous contre eux» a diminué. En conséquence, les partis qui prévalaient auparavant ont perdu leur emprise sur le pouvoir ou ont succombé à des conflits internes, ouvrant la porte à de nouveaux arrivants politiques. Par exemple, les gouverneurs du Sénégal et du Nigéria ont été défaits aux élections et sont sortis du pouvoir pour la première fois en 2012 et 2015 dans l'ordre - après que des désaccords internes dans les deux cas ont brisé le bloc politique qui prévalait auparavant. En Afrique du Sud, le Congrès national africain, au pouvoir a perdu près de 50 sièges parlementaires à l'Assemblée nationale de 400 sièges depuis 2004, pour cause de conflits internes entre deux factions rivales du parti. Au total, plus de 20 pays d'Afrique subsaharienne, y compris ceux encore sous régime autoritaire à long terme tels que l'Éthiopie, le Zimbabwe et le Soudan, ont subi une transition de pouvoir au cours des quatre dernières années, parfois à la suite d'élections compétitives.
Bien sûr, l'intensification de la concurrence et de la responsabilité n'est pas une panacée. Compte tenu de ce que la catastrophe du Brexit en Grande-Bretagne a causé, des révolutions en Libye et en Syrie et des récents bouleversements dans plusieurs autres pays occidentaux, les exigences en matière de responsabilité ne garantissent pas toujours la stabilité ou la continuité au niveau politique. Il en va de même pour l'Afrique noire, où l'augmentation des cycles électoraux concurrentiels sera un fardeau pour les fonds publics, les gouvernements investissant dans des projets concrets pour influencer les électeurs et construire ou renforcer des alliances pour chasser les opposants. Dans le même temps, un changement rapide de gouvernement peut entraîner une plus grande volatilité des politiques.
Cependant, à long terme, ces risques constituent une contrepartie des avantages d'une responsabilisation accrue. L'intensité urbaine facilitera la mobilisation du soutien populaire pour ou contre les politiques, les idées ou les systèmes dans les pays aussi bien démocratiques et non-démocratiques, ce qui améliore à la fois la qualité et la réponse des gouvernements. Dans la langue «yoruboïde» [en référence à Yoruba], la traduction approximative du mot «Aggenel» est «richesse stable». Pour la plupart des habitants des bidonvilles appauvris, ce nom reste un souhait. Mais avec la forte expansion urbaine au Nigeria, et le déplacement de l’attention d'Aggenel vers l’attention de l'État, la sécurité peut devenir réalité.
 
* L'article original a été publié sur les colonnes de «Foreign Affairs».