Le Hirak souffle sa première bougie

22 février 2019 - 22 février 2020
* Des classes populaires qui se battent avec détermination pour venir à bout de la caste au pouvoir et pour bâtir un nouvel Etat
 
* Une année de combat avec des acquis notables pour le hirak comme la mise en échec du 5e mandat de Bouteflika et la mise hors d’état de nuire d’une partie de son clan
 
* Le Hirak montré la profonde transformation de la société algérienne, portée par sa jeunesse diplômée et hyperconnectée, et désormais déterminée à se faire entendre

La ville de Kherrata est une commune de Kabylie en Algérie, située à 60 kilomètres à l’Est de la wilaya de Béjaïa, d'où est parti le 16 février 2019, la première plus importante manifestation contre le 5ème mandat de l’ex-président déchu Abdelaziz Bouteflika. Un an après des milliers d'Algériens venus de plusieurs régions du pays se sont retrouvés dimanche 16 février 2020 dans cette ville. Leurs revendications sont les mêmes. Des classes populaires qui se battent avec détermination pour venir à bout de la caste au pouvoir et pour bâtir un nouvel Etat. Un Etat au service de la majorité des citoyens, notamment des travailleurs, des petits et des sans-grades. Un Etat social qui va garantir les droits des citoyennes et des citoyens en matière d’emploi, d’éducation et de santé. Ainsi, ils sont des milliers à rallier cette localité, sous un soleil printanier,  dont des personnalités nationales, comme le moudjahid Lakhadar Bouregaâ, d’Ali Laskri, de l’activiste Samir Belarbi, de l’ex-détenue du hirak Samira Messouci, du père du détenu Karim Tabbou, et des animateurs du Hirak sur les réseaux sociaux pour fêter cet anniversaire, prélude à la révolution du 22 février. Brandissant haut les portraits de Karim Tabbou, Fodhil Boumala et les détenus du Hirak, les manifestants scandaient des slogans dédiés à la liberté et la fraternité des algériens. Par ailleurs, une stèle commémorative du Hirak a été également inaugurée à cette occasion au centre-ville de Kherrata, qui a marqué sa contribution à tous les rendez-vous historiques vécus par l’Algérie depuis la révolte de Cheikh El Haddad en 1870 à ce jour. Ainsi, la forte mobilisation citoyenne, qu’a connue ladite marche nationale, témoigne de la reconnaissance des Algériens à la population de Kherrata, considérée comme la pionnière de la révolution pacifique dite du sourire. En somme, de l’avis des nombreux intervenants, à travers cette manifestation, le peuple a tenu à consolider son unité dans sa diversité, unité qui a été démontrée lors de cette marche qui a drainé des dizaines de milliers d’Algériens venus de nombreuses wilayas du pays. Le système, qui vient de se doter d’un bras politique avec l’installation d’un président de la République, s’emploie à se régénérer, dit-on, d’où les appels des marcheurs à la fraternité et à l’unité des rangs pour faire durer le mouvement. Rappelons enfin, qu’en marge  de la réunion gouvernement-walis, tenue à Alger,le Président de la République, Abdelmadjid Tebboune a affirmé que le Hirak populaire pacifique qui célèbre son premier anniversaire traduit la volonté du peuple qui a pris son élan, en décembre dernier, pour une élection transparente et intègre où il a réitéré son engagement pour un changement radical. « Il y a de cela une année, les citoyens et citoyennes sont sortis dans un Hirak béni pacifique, sous la protection de l'Armée nationale populaire (ANP), digne héritière de l'Armée de libération nationale (ALN) pour revendiquer le changement et rejeter, pacifiquement, l'aventure qui a failli conduire à l'effondrement de l'Etat national et de ses piliers pour retomber dans la tragédie vécue lors des années 90 ». M. Tebboune a rappelé avoir réitéré, à l'issue de son élection à la magistrature suprême, son engagement à opérer un changement radical, pour satisfaire les revendications du Hirak béni. M. Tebboune avait appelé, au lendemain de son élection à la magistrature suprême, les participants au Hirak populaire à un dialogue "sérieux" pour l'intérêt de l'Algérie. « Je m'adresse directement au Hirak, que j'ai à maintes reprises qualifié de béni, pour lui tendre la main afin d'amorcer un dialogue sérieux au service de l'Algérie et seulement l'Algérie », a-t-il déclaré à ce propos. Le Hirak qui a permis l'émergence de plusieurs mécanismes, à l'instar de l'Autorité nationale indépendante des élections (ANIE) « a remis l'Algérie sur les rails de la légitimité, la préservant ainsi de l'aventurisme et des manœuvres qui ont failli torpiller le peuple algérien », a-t-il rappelé promettant d'œuvrer à rendre justice à toutes les victimes de la "Issaba" (bande criminelle).

Le 5e mandat… la goutte qui fait déborder le vase 
Rappelons par ailleurs que, le lancement des préparatifs des élections prévues pour le 18 avril 2019 a donné lieu à un spectacle hideux, animé par de piètres candidats exhibés par le pouvoir pour créer l’illusion d’une véritable élection. Ce triste carnaval a fini par ulcérer les Algériens qui n’en pouvaient plus. À côté de cette dérive inouïe, la crise économique exacerbée par une baisse drastique du prix des hydrocarbures a mis à nu le roi et ses bouffons. Il faut noter que le règne sans partage de Bouteflika et de sa bande a laminé les forces vives (partis politiques, syndicats, associations de la société civile…). Même les associations sportives n’ont pas échappé à la mainmise du pouvoir. L’argent est distribué en fonction des allégeances. Les médias ont également été mis au pas. Aucune voix dissonante n’était tolérée. Les manifestations à Alger et dans plusieurs autres villes sont interdites et brutalement réprimées par la police. Cette ère bouteflikienne a prospéré, durant les trois premiers mandats, sur des prix du baril particulièrement élevés. Les milliards de dollars de la rente n’ont malheureusement servi ni à développer le pays, ni à favoriser une économie productive, et encore moins à sortir les services publics (santé, éducation, culture…) de l’agonie. Hormis la réalisation de quelques projets structurants (autoroute Est-Ouest, modernisation des chemins de fer…) devenus de véritables gouffres en raison d’une corruption généralisée, ces milliards ont servi à gaver une oligarchie arrogante exhibant ses fortunes mal acquises de façon obscène. La corruption est devenue un modèle de gestion du pays et de son économie. Elle a tout gangréné et les Algériens qui subissaient impuissants à toutes ces dérives voyaient jour après jour le pays se diriger tout droit vers l’abime. Ainsi, tout au long de ces années, il y eut sans cesse des résistances qu’il ne faut guère minimiser. Le mouvement insurrectionnel de 2001 en Kabylie a été réprimé dans le sang et dévoyé par des élites locales aveuglées par des intérêts partisans et une volonté de faire main basse sur toute la région. Des grèves historiques ont eu lieu comme dans le secteur de l’éducation. Elles ont permis, entres autres, des augmentations de salaires consistantes. C’est dans ce contexte que le refus de l’autocratie de Bouteflika qui travaillait en profondeur la société et qui s’est manifesté de façon timide à l’occasion du quatrième mandat prend forme de façon massive en février 2019 d’abord à Kherrata, cette petite ville symbole, théâtre du crime contre l’humanité commis par la puissance coloniale en mai 1945, puis par l’arrachage d’un portrait géant de Bouteflika accroché à la façade du siège de l’APC de la ville de Khenchela. C’est le 22 février, suite à des appels sur les réseaux sociaux, que les manifestations qui sont à leur 52e acte ont commencé dans plusieurs villes du pays. Les révoltes éparpillées des années durant, mais non moins significatives, qui ont jalonné le règne de Bouteflika, ont convergé pour constituer un mouvement national en passe de transformer radicalement la société algérienne. En effet, on assiste à une irruption sans précédent des masses populaires et de la jeunesse sur le devant de la scène politique. La détermination est sans faille et la volonté de réaliser la rupture avec le pouvoir et ses pratiques est inébranlable. Toutes les manœuvres du pouvoir et de ses clientèles ont été déjouées par le mouvement populaire qui continue à mobiliser, chaque semaine, des millions de personnes.

Les grands acquis du Hirak
Une année de combat avec des acquis notables pour le hirak comme la mise en échec du 5e mandat de Bouteflika et la mise hors d’état de nuire d’une partie de son clan, mais surtout l’émergence, sur le devant de la scène politique, d’un peuple conscient de sa force et de l’importance de son unité. C’est avec ces acquis essentiels qu’il a résisté tout au long de ces mois passés dans la rue. Par ailleurs, malgré les stratagèmes du pouvoir en place, dont l’unique souci est de se recycler pour préserver ses intérêts et ses nombreux privilèges, les masses en lutte n’ont jamais abdiqué. Aucun doute n’est permis et seule une victoire significative est à même de convaincre le peuple d’envisager son avenir avec sérénité. La stratégie adoptée par ce pouvoir qui se résume à jouer la montre et le pourrissement a déjà échoué, mais il ne s’imagine pas céder le pouvoir à ce peuple qu’il a tout le temps méprisé et surtout manipulé avec une facilité déconcertante en misant sur le régionalisme, le tribalisme et l’utilisation de la religion. Ainsi, le pouvoir doit comprendre que rien ne peut arrêter un peuple uni qui a décidé de prendre son destin en main. Compter sur le soutien des puissances étrangères en leur accordant des largesses dans l’économie et les richesses du pays est une faute politique grave et le peuple a largement compris cela. Les multinationales et les puissances impérialistes font tout pour que le Hirak soit étouffé, car sa victoire risque de déclencher une dynamique au niveau régional et même international. Les médias majoritairement entre les mains de ces puissances organisent un black-out total sur les mobilisations massives des Algériens. Par ailleurs, la plus grande réussite du Hirak, c’est vraiment la prise de conscience des Algériens et leur désir de renouer avec le politique sans avoir peur du scénario de la guerre civile entre l’armée et les maquis islamistes qui firent 200.000 morts dans les années 1990. Un traumatisme exploité à l’envi sous la présidence Bouteflika pour décourager toute contestation et qui rendait hautement improbable le scénario du 22 février. Désormais, la rue citoyenne apparaît comme force contestataire, ce qui n’existait pas avant dans un pays sans véritable parti ou syndicat d’opposition. En somme, le Hirak a mené depuis un an un double processus de réappropriation à la fois de l’histoire nationale et de l’espace public. En prenant le contrôle de la rue sur la durée et dans le pacifisme, la contestation a redéfini les règles du jeu politique en Algérie, jusque là marqué par l’opacité et la violence. Le Hirak a aussi montré la profonde transformation de la société algérienne, portée par sa jeunesse diplômée et hyperconnectée, et désormais déterminée à se faire entendre. 

La Diaspora algérienne en France est toujours au rendez-vous 
 
Pour sa part, la communauté algérienne établie en France a marché, ce dimanche 16 février 2020, pour la 52e semaine consécutive depuis la Place de la République à Paris en France. En effet, de très nombreux Algériens ont défilé pour  célébrer  le premier anniversaire du hirak et le début des manifestations en France, le 17 février 2019. La marche organisée par plus de 20 collectifs, partis et organisations de la diaspora s’est déroulée dans une ambiance à la fois joyeuse et solennelle. Des prises de parole ont été organisées au pied de la statue de Marianne, sur la place de la République, avant le début du défilé.  Des compatriotes ont insisté sur la poursuite de la mobilisation en France pour faire écho au Hirak et pression pour un changement radical du système. Munis du drapeau national et Amazigh, les manifestants ont scandé des slogans en faveur d’une Algérie libre et démocratique, pour « un Etat civil et non militaire » et un changement radical. Ils ont brandi des portraits des détenus d’opinion toujours en détention provisoire, à l’image de Karim Tabbou, Fodil Boumala, Abdelouahab Fersaoui… dont ils réclament la libération. Brandissant l’emblème national aux côtés de l’emblème amazigh, les manifestants ont repris les slogans chers au hirak, tels que “Djazaïr hourra démocratia” (Pour une Algérie libre et démocratique), “Dawla madania, machi âaskaria” (Pour un État civil et non militaire), “Klitou lebled ya sarrakine” (Vous avez pillé les richesses du pays voleurs), “Sahafa hourra, âadala moustaqila” (Pour une presse libre et une justice indépendante), “Libérez les détenus”, “Libérez Karim Tabbou”….Pour les participants, cette marche commémorative du 1er anniversaire de l’événement qui a donné naissance au hirak du 22 février 2019 a prouvé que le peuple est déterminé à poursuivre sa révolution jusqu’à la satisfaction de ses revendications, à savoir le changement radical du système, un Etat de droit et de démocratie fidèle aux principes de la Soummam, c’est-à-dire un Etat où le civil doit primer sur le militaire. Outre les Algériens de Paris, des compatriotes résidant dans d’autres villes de France ont participé à la marche. Ils sont venus de Lille, de Lyon, de Marseille, de Toulouse, de Strasbourg…Free Algeria, qui représente des organisations de la diaspora dans d’autres pays d’Europe, était également présente. Dans un communiqué commun, les organisations qui ont initié la marche ont rappelé que les Algériens de l’étranger se sont toujours impliqués dans les batailles pour la liberté et la démocratie qui ont lieu à l’intérieur du pays. « Partie intégrante du peuple algérien et fidèle au  combat historique  pour la démocratie, la diaspora a renoué avec ses traditions et a accompagné dès le début du soulèvement le processus révolutionnaire de février 2019 », précise le communiqué. Ses rédacteurs s’élèvent contre la volonté du régime actuel de donner le coup de grâce à la révolution, en agitant à la fois la carotte et le bâton. « Les libérations partielles des détenus politiques et d’opinion, le chantage au terrorisme, le discours haineux visant à diviser les Algériens, les intimidations et les arrestations…, toutes ces pratiques n’ont aucun impact sur la volonté populaire », soulignent les organisations de la diaspora. Dénonçant un pseudo-débat sur la révision de la Constitution, elles rappellent que le peuple milite pour une véritable transition  politique qui implique le départ du système et de tous ses symboles. Enfin, un an après, les foules sont certes moins denses qu’au printemps 2019, mais la mobilisation reste forte. Le mouvement veut peser sur les changements promis par le nouveau président, mais peine à se structurer et à se mettre d’accord sur la marche à suivre.