Les arts plastiques en Tunisie : La mémoire des cimaises

œuvre de Zoubeïr Turki.

* L'histoire de la peinture tunisienne débute véritablement avec les figures de Hédi Khayachi et Abdelwaheb Djilani alias Abdul. Tous deux issus de la bourgeoisie tunisoise.
 
* Après l'indépendance en 1956, le mouvement pictural tunisien entre dans une dynamique d'édification nationale, des artistes se mettant au service de l'État.
  • L’Ecole de Tunis, fondation et fondement…
  • Un marché léger et superficiel…

 
Il serait réductif de prendre pour référence à la naissance des arts plastiques en Tunis, la fin du XIXe siècle, lorsque des peintres européens ont dressé, chacun son chevalet pour peindre un monde, qu’ils considéraient «exotique». Les artistes arabes, bien avant, en Tunisie et dans tout l’espace arabo-musulman, ont présenté autrement, une autre vision de l’art. Mais reste à conclure, que les arts plastiques sous la forme occidentale actuelle, constituent un fruit parmi d’autres de l’influence occidentale en général, et française en particulier.
 
Genèse…
L’installation du Protectorat, avec la présence d’une importante colonie européenne, et française en particulier, et par conséquence l’ouverte d’écoles, et autres institutions similaires, a favorisé la diffusion de la culture française, parmi la population locale. D’où l’émergence d’une élite occidentalisée, y compris au niveau les arts, et en particulier les arts plastiques.
L’Institut de Carthage a fondé en 1894, le Salon Tunisien, qui en était alors le principal organisme, dans le domaine des arts plastiques.
La création en 1923, du Centre de formation d’art, qui a pris le Palais Dar Ben Ayed, pour siège, a constitué un pas dans le sens de l’enseignement des arts à un nombre plus grand, aussi bien aux européens, mais à quelques «autochtones». En 1930, cette institution a pris le nom de l’École des Beaux-arts de Tunis, qui constitue le moyen le plus important qui a permis  la fondation de l’expérience artistique plastique tunisienne.
Petit à petit, le nombre de Tunisiens inscrits à l’école des Beaux-arts de Tunis, a augmenté. Certes, dans cette école, l’enseignement se faisait, selon une vision artistique occidentale, mais les jeunes «autochtones», même en maitrisant la panoplie des techniques, ont vite cherché l’inspiration dans leur patrimoine. Aussi bien immédiat et ambiant, ou même historique. 
 
Génération après génération.
L'histoire de la peinture tunisienne débute véritablement avec les figures de Hédi Khayachi et Abdelwaheb Djilani alias Abdul. Tous deux issus de la bourgeoisie tunisoise. Les deux ont suivi des études artistiques en Europe, et se proclament aussi bien du réalisme, paysagisme, mais aussi des arts populaires. 
Khayachi se spécialise dans l'art du portrait, et devient peintre officiel des beys (monarques), et par conséquence, le plus célèbre portraitiste tunisien de tous les temps ; offrant ses services aux hauts fonctionnaires aux  grandes familles.

 

œuvre de Jalel Ben Abdallah.


 
Ecole de Tunis…
Le 11 mai 1894 s'ouvre le premier Salon tunisien, dans les locaux de l'Association ouvrière maltaise transformés pour l'occasion en galerie. La manifestation accueille les pionniers de la peinture tunisienne, à l'exception de Khayachi qui manie la peinture occidentale. En 1912, Abdelwaheb Djilani est le premier Tunisien à y exposer ses œuvres, suivi par Yahia Turki à partir de 1923. On y assiste à la naissance d'un art figuratif qui s'intéresse toujours aux mêmes thématiques malgré les origines variées des artistes. Alors que Turki est né d'un père djerbien et d'une mère turque, Aly Ben Salem est né dans une famille citadine tunisoise, Abdelaziz Berraies est le fils d'un ministre beylical issu d'un milieu tunisois aisé, Ammar Farhat est originaire de Béja et Hatem El Mekki est le fils d'un père tunisien et d'une mère indonésienne ; tous rejoignent le Salon tunisien dans les années 1930.
 
Une vague de peintres figuratifs folkloriques apparaît à cette période, avec Pierre Berjole, Pierre Boucherle, Antonio Corpora, Jules Lellouche et Moses Levy. Après la Seconde Guerre mondiale, d'autres artistes se joignent à eux : Ali Bellagha, Jellal Ben Abdallah, Amara Debbache, Brahim Dhahak, Safia Farhat, Abdelaziz Gorgi, Edgard Naccache, Mahmoud Sehili ou encore Zoubeir Turki.
 
La naissance d'une peinture tunisienne contemporaine est fortement liée à l'émergence de l'École de Tunis, mise en place en 1949 par un groupe de quatre artistes — Boucherle, Corpora, Lellouche et Levy — unis par la volonté d'incorporer des thèmes proprement tunisiens et rejetant l'influence orientaliste de la peinture coloniale. Elle réunit des peintres français et tunisiens, musulmans, chrétiens et juifs, comme Bellagha, Ben Abdallah, Dhahak, Ammar Farhat, Safia Farhat, Gorgi, Naccache, Hassen Soufi, Hédi Turki, Zoubeir Turki et Yahia Turki. Tous se donnent pour mission d'organiser la vie artistique tunisienne, en assumant la continuité du Salon tunisien et en créant le service des arts plastiques au sein du ministère de la Culture.
 
L’Etat-providence… 
Après l'indépendance en 1956, le mouvement pictural tunisien entre dans une dynamique d'édification nationale, des artistes se mettant au service de l'État. Sous l'impulsion de ministres de la Culture tels que Habib Boularès, une politique volontariste est mise en place, permettant à des artistes d'accéder à une reconnaissance internationale à l'exemple d'El Mekki ou de Zoubeir Turki, ce qui ne manque pas d'interroger la relation entre l'artiste et le pouvoir. Des critiques se sont également exprimées à l'égard de la domination de l'École de Tunis.
Dans les années 1950 et 1960, émerge la peinture abstraite, grâce à Naccache, Debbache, Naceur Ben Cheikh, Nello Lévy, Hédi Turki, Néjib Belkhodja ou Carlo Caracci, alors que l'art figuratif est en constante évolution. Face à eux se trouvent les tenants de l'authenticité, à l'instar de Belkhodja, Nja Mahdaoui et Abdelmajid El Bekri, tendance qui fait des émules dont Abderrahmane Metjaouili, Habib Bouabana, Moncef Ben Amor et Foued Zaouche, qui se place dans la ligne artistique de Khayachi, dont le fils Noureddine fait revivre la carrière et connaît un grand succès.
Au cours des années 1970, une nouvelle vague d'artistes, moins homogène dans leur formation artistique, apparaît. Nombreux sont ceux qui ont suivi un enseignement artistique presque exclusivement tunisien, à l'École des beaux-arts de Tunis, à l'Institut technologique d'art ou à l'École nationale d'architecture et d'urbanisme, comme Abdelmajid Ben Messaoud, Fethi Ben Zakour, Adel Megdiche, Ali Zenaïdi, Noureddine El Hani, Raouf Gara, Brahim Azzabi, Mohamed Njeh, Habib Bida, etc. Certains artistes de cette génération choisissent de poursuivre leur formation en Europe dans des disciplines autres que la peinture : Khalifa Cheltout, Faouzia Hicheri, Gouider Triki et Hédi Labbane suivent ainsi des études d'arts graphiques à Paris. Quant aux artistes dits «naïfs», comme Ali Guermassi, Mehrezia Ghadhab et Ahmed Hajeri, ils imposent leurs propres styles.

 

œuvre d’Adel Megdiche.


 
 
Galeries et mécènes…
Aussi bien les artistes que les arts plastiques, les deux ont besoin de galeries pour y exposer, et de bien vendre leurs œuvres, pour bien vivre. Et surtout se sentir le centre d’intérêt d’une société qui respecte ses œuvres.
Il faut reconnaitre, que cette forme d’expression artistique, est né ou plutôt a grandi dans le berceau de l’Etat, qui met ses galeries à la disposition des artistes. Avec en prime l’acquisition par le biais de l’Union des Artistes, ou bien du Comité Culturel National, d’une ou plusieurs œuvres, mais  généralement, l’un ou l’autre prend à sa charge l’impression des catalogues et l’envoi des invitations pour le vernissage. 
On ne peut évoquer le terme «marché» concernant les arts plastiques en Tunisie. Longtemps, l’Etat a constitué presque l’unique client. Depuis les années quatre-vingt, une certaine «bourgeoisie» a commencé à accorder un certain intérêt aux œuvres exposées. Sans oublier les grandes entreprises, qui pour certaines, disposent d’un budget d’acquisition d’œuvres artistiques.
A la fois, rares sont les spéculateurs qui investissent dans l’art, dans le but d’engendrer le meilleur des plus-values. Et aussi, rares sont les artistes, qui constituent par leurs œuvres, un vrai refuge ou opportunité, pouvant garantir l’assurance d’une valeur ajouté conséquente.