Amor Ghedamsi, artiste plasticien et critique d’art à « Majalla »

« Il faut lire les peintres orientalistes, hors de l’orientalisme… »
  • Les arts plastiques en Tunisie souffrent de «la malédiction hollandaise»…
  • L’acquisition par l’Etat d’œuvres artistiques, est l’oxygène qui entretient les arts plastiques.

Amor Ghedamsi, est journaliste, critique d’art et plasticien. Son coté singulier, est ce réflexe incessant de tout placer dans un contexte historique, et expliquer tout par l’art même, mais aussi par l’au-delà de l’art, à savoir le social et le politique. Il est parmi les rares critiques des arts plastiques, à entretenir une vision structurelle de l’expression artistique humaine.
Dans cette interview à «Majalla», il va au-delà de l’apparence d’un monde et d’un marché, pour braquer la lumière sur des dimensions encore méconnues, et même pour certains, inconnues :
 
* Dans quelle mesure peut-on dire que les arts plastiques en Tunisie représentent une expression culturelle nationale avec des outils occidentaux ?
Si on désigne par «art plastique», le chevalet, la sculpture et la gravure, je conviens bien qu’on est face à une expression artistique, qui nous est parvenue, dans le sillage du Protectorat français, qui s’est installé en Tunisie en 1881, à l’instar des autres colonies. Par contre, si on considère l’art comme étant une expression artistique, par le biais des formes et des couleurs, on conviendrait alors, qu’il trouve ses origines dans toutes les sociétés, cultures et civilisations. Son développement en Occident, s’est constitué sur la base des adoptions et inspiration des autres cultures. Le mouvement impressionniste, qui a constitué un tournant essentiel dans le parcours de la modernité, a été fortement influencé par l’art des estampes japonaises. Sans omettre l’influence des arts pharaoniques, africains, et islamiques.
Me concernant, je ne me vois nullement gêné, car j’appartiens à héritage civilisationnel, qui me permet de me déclarer, faisant partie de la modernité, avec ses avantages et ses tares. Le problème fondamental, à mon avis, concerne la différence de contextes sociétaux et culturels, avec le cas européen. Ce dernier a vu le jour suite à une gestation douloureuse, qui a engendré ce moment historique qui a permis à l'art de se constituer en expression libre, créative et subjective. Notons que l’artiste dans nos sociétés a trouvé sa quête dans ces grandes valeurs. Par contre, il reste prisonnier de son contexte sociétal et culturel, qui considère l’art comme étant une contamination satanique, ou encore un outil gratuit de distraction. Même, un complément décoratif. En parallèle, ce même artiste, partage avec ses semblables du monde entier, une recrudescence, de ce que Bourdieu considère comme forces extra-artistiques, qui déterminent les caractéristiques de l’art. Jusqu’à quelques décennies, l'art produisait de la richesse. Par contre, de nos jours, le constat est clair : La richesse engendre de l’art. Ce cheminement est peut-être légitime, étant donné que la modernité artistique qui remonte à un artiste comme Giotto, résulte à son tour, d’une évolution des idées, qui a conduit à l'instauration de la libre entreprise dans l'économie, et à la naissance du capitalisme, qui vit aujourd'hui une phase différente des valeurs pour lesquelles il a été fondé. À mon avis et en réponse à votre question, j'estime que l'art constitue un indicateur important, pour mesurer le degré de dynamise d’une société. Plus les expériences artistiques sont diverses et plus les expériences de nos artistes disposent de plus de moyens d’exprimer sa propre liberté, et l’originalité individuelle. Cette logique témoigne du développement de l’inertie interne de la société, ainsi que sa capacité à engendrer des individus, disposant d’une pensée indépendante, et se distinguant par l’authenticité d’une expression libre. Jusqu’aux premières décennies de l'indépendance de la Tunisie, le concept de culture nationale était diffus, pour des raisons logiques, en liaison avec le souci d’affirmer ses propres spécificités face à la culture du colonisateur, d'une part, et face aux menaces géopolitiques, que faisait peser les courants nationalistes arabes, d'autre part. Dans ce contexte, s’est développé un discours culturel, disposant d’expressions artistiques analogues, mettant l’accent, sur ce qu’on appelait alors, la spécificité culturelle de la nation tunisienne. Ce discours culturel résonne encore aujourd'hui, mais n'est plus en mesure de présenter des réponses qui touchent aux questions, que la société et notre réalité nous posent. Cela ne signifie pas que nous avons réussi à formuler un discours culturel alternatif. Je crois que nous vivions une phase de transition majeure qui touche tous les domaines, et suppose la reformulation des concepts de la relation entre ce qui est local, national, mondial, et mondialisé. Nous sommes en train d'essayer de comprendre et assimiler ce qui pourrait nous permettre de poser plus de questions, que les réponses que nous sommes capables de formuler.
 

 




: Amor Ghedamsi, Plasticien et critique artistique.


 
 
«L'école de Tunis» représente-t-elle la première pierre dans le fondement de l'art plastique en Tunisie ?
Il faut d'abord observer un moment de réflexion concernant le terme «école» en soi, sachant que groupe n’était autre qu’un ensemble d’artistes, unis par l'amitié et la convergence d'idées, plus que toute autre considération. Ceci a été confirmé par l’une des figures les plus notoires de ce groupe, à savoir, l'artiste Jalal Ben Abdallah. Au regard de leurs œuvres, nous constatons une disparité d’un artiste à l’autre. Les œuvres d’Abdelaziz Gorji, ultime président de ce groupe, dénote d’une dimension figurative libre et enfantine, qui nous fait rappeler les œuvres de Picasso. Par contre, les œuvres de Hédi Turki penchent vers l’abstrait. Certains comparent ses œuvres à celles de l'artiste américain Mark Rothko. Quant aux œuvres d'Ammar Farhat, elles reflètent l'atmosphère de l’ambiance traditionnelle tunisienne, mais avec une façon de colorer, complètement différente de celle de Zoubeir Turki, qui a traité le même sujet, mais usant de la technique du dessin. Je pense que la place importante qui revient à «l’Ecole de Tunis», remonte à la période postérieure à l'indépendance, et plus précisément au niveau de la politique culturelle que le leader Bourguiba a voulu enraciner, dans l’élaboration, ce qu'il a appelé «la nation tunisienne», où l'accent était mis sur l’usage de la culture et les arts pour mettre en valeur l'identité tunisienne avec ses caractéristiques locales.
 
 Bien sûr, en plus de la fonction pédagogique et éducative, que cet homme politique allouait aux arts. Chose qu’il a explicitement détaillé lors de son célèbre discours concernant le théâtre en Novembre 1962. La Tunisie doit bien à ce groupe, sa réussite à placer les arts plastiques, comme partie intégrante de sa vie culturelle, dans laquelle nous constatons la présence de critiques, écrivains, hommes de théâtre, et hommes politiques. Ils ont probablement bénéficié, de cette vision globale, qui se résume dans le concept de «la culture nationale». En dehors de ce contexte, les expériences d'artistes de ce groupe, comme Ammar Farhat, Zoubeir Turki, Yahya Turki, Ali Bellagha, et Abdelaziz Gorgi, constituent parmi les importantes expériences en Tunisie. Mais, cela ne doit pas non plus nous faire oublier la valeur des expériences de leurs contemporains, qui ne faisaient pas partie de ce groupe, comme Amara Debbèche, Hatem El Mekki, et Aly Ben Salem, qui ont choisi chacun, un parcours propre, loin de «l’Ecole de Tunis», pour des raisons ou motifs personnels.

 




Œuvre de Jalel Ben Abdallah.


 
Quel est le rôle des artistes étrangers, résidents et de passage, dans l'émergence de cet art en Tunisie?
Bien sûr, avec l'avènement du colonialisme français, la Tunisie a vu passer un grand nombre d’artistes, Français et Italiens, surtout. Certains s’y sont installés. Aussi, la visite de plusieurs grands artistes, dont le plus important reste «Paul Klee», avec sa visite à Kairouan et son cri profond, dans lequel il déclaré : «La couleur et moi ne faisons qu’un. Je suis peintre».
En 2014, a été commémoré, le centenaire de sa visite en Tunisie. D'ailleurs, de nombreuses études et articles ont été publiés, et ont évoqué la valeur de Paul Klee, ainsi que la place qu’occupe cette visite dans son expérience, qui a constitué une nouvelle naissance artistique. Certaines de ces études et articles ont versé dans le folklorique et la vision touristique, dans un langage évoquant le soleil et les couleurs tunisiennes. A travers un article, intitulé «Paul Klee ne s'est pas encore rendu en Tunisie», j’ai exprimé mon point de vue, considérant que la visite doit être prise et comprise dans son contexte européen spécifique. A savoir que l’art moderne en Occident, a été toujours lié, à travers l’histoire, aux migrations, voyages, et la recherche des sources… Mais aussi, nomadisme et voyage à travers la géographie et les lieux. Nous mentionnons dans ce domaine, les voyages de Kandinsky, Gauguin, Matisse et autres, ou des voyages autres, à savoir l'enfance, la folie, ou l'art brut. Le surréalisme et son voyage à travers le subconscient. Ou à travers une vision de l’Orient, qu’Edward Saïd décrit comme une invention occidentale à travers l'art orientaliste. Ceci est peut-être le destin de l’art, depuis qu’il s’est déconnecté de sa référence classique, avec l’avènement de l’art académique. D'un autre côté, Paul Klee a visité la Tunisie en 1914, alors que notre découverte réelle de cet artiste, en particulier au niveau sa conception créative, ne s’est faite que des décennies d’influence de l'art orientaliste qui a accompagné l'arrivée et le séjour d'artistes étrangers dans notre pays, à l’instar du russe Alexandre Roubtzoff. Un art qui convenait, à son époque, les années soixante et soixante-dix, à notre vision de l'art comme expression de l'identité. Bien sûr, la question ici doit être clarifiée, car ceux qui rédigent l’histoire en Tunisie, poussent leur analyse jusqu’à dire que cette vision de l'art, qui en fait une expression de l'identité collective, constitue la résultante de l'influence d'artistes orientalistes étrangers. Par contre, je pense qu’elle est le résultat de notre culture conservatrice traditionnelle, basée sur le souvenir, la récupération et la mémorisation.

 
Quel est l’apport des instituts des beaux-arts en Tunisie ?
Les instituts des beaux-arts ont accompli et accomplissent déjà, un rôle d'enrichissement de la vie artistique, comme nous le constatons à travers les générations d'artistes tunisiens en général, diplômés de ces instituts. Ils ont pu engendrer un apport au niveau créatif, mais aussi de la critique, où certains professeurs de ces instituts ont joué un rôle dans l'enrichissement des lectures critiques, loin et en négation des écrits, littéraires et impressionnistes. Reste, que ces instituts ont besoin, à mon avis, d'une révolution au niveau de leurs contenus éducatifs et de formation, que ce soit en pratique ou en théorie, afin qu'ils puissent jouer un plus grand rôle dans la vie culturelle et créative, en plus de leurs tâches originales comme institutions d’enseignement.

 




Œuvre de Baghdadi Chniter


 
 
Qu’en est-il de la confrontation entre autodidactes et universitaires ?
Personnellement, je la considère comme une lutte sans aucun fondement, et dénote plutôt d’un souci de positionnement, car l’art s’exprime uniquement à travers l’œuvre. Comme il existe des académiciens incompétents, existent aussi des autodidactes dans la même situation. Je crois que cette lutte imaginaire, revient à deux raisons principales. La première trouve ses racines dans nos traditions culturelles. A savoir toute référence cognitive, qui prétend être dépositaire de la vérité et d’un pouvoir symbolique divin. Cette mentalité s'est infiltrée dans la vie culturelle par le biais d'universitaires prétendant être les gardiens d’un temple inexistant, et qui ne peut coexister avec les fondements de toute vie culturelle active, qui requiert d’une manière implicite la diversité, la non-conformité, le sens critique et la divergence dans les limites des idées et au niveau des projets. La deuxième raison est due à l'absence d’un concept clair et bien défini du statut de l'artiste, aussi bien au niveau notre politique culturelle, que des mécanismes de soutien et d'acquisition des œuvres artistiques. Chose qui a ouvert la porte au chaos, la prétention, la ruée, et toute cette culture de victime. Aussi bien, sous prétention du statut d’académicien que d’autodidacte. Pour être plus précis, ce que j’entends par chaos n'est pas le nombre extraordinaire de ceux qui s’adonnent à la pratique de cet art, ou ceux qu’on considère comme parasites, étant donné que toute personne dispose du droit de s’exprimer et communiquer à travers ce qu’il considère comme étant un art. Et nul ne peut lui interdire de se considérer artiste. La question se pose plutôt, lorsqu’il s’agit l'argent public, consacré au soutien des artistes. Sachant que l’Etat constitue le meilleur client, en termes d’acquisition des œuvres artistiques. Dans ce sens, ont été établies des mécanismes de soutien aux arts, ne comportant aucun critère définissant le statut d’artiste. J’ai déjà qualifié cette situation comme une forme de «malédiction hollandaise». Sachant que pendant la deuxième Guerre mondiale, l’Etat hollandais a décidé d'aider les artistes, pour à faire face à l’absence d’acheteurs. Une commission du ministère des Affaires sociales, avait pour mission de rendre visite aux artistes dans leurs ateliers, et acquérir leurs œuvres. Aussitôt, des gens d’autres métiers et des artisans, se convertis en artistes. Cette affaire a été soulevée par l’Etat hollandais au début de ce millénaire, et a révélé qu'il ne pouvait plus couvrir les frais de conservation et de restauration des acquisitions, surtout qu’une proportion dominante est sans aucune valeur créative ou historique, à l'exception de quelques œuvres d'artistes tels que Guillaume Corneille.

 




Œuvre de Ali Guermassi


 
Quelle est la place de «l'art naïf», qui vient de l'extérieur des contextes des arts plastiques prédominants ?

Historiquement, l’art naïf fait partie intégrante des parcours multiples de l'art moderne en Europe. Henri Rousseau, un des pionniers de l'art naïf, se considérait comme un artiste réaliste et disait à Picasso : «Nous sommes les deux plus grands artistes de cette époque. Vous, au niveau de l'art égyptien, et moi dans le style réaliste». Le critique et professeur d'histoire à l'Université de Londres, Alan Bowness, se référant à ce que Henri Rousseau a fait allusion principalement à toute œuvre d'art, sans aucune liaison avec le cadre de la tradition convenue dans l'art classique et de la Renaissance, avec l'autorité de la critique, et enracine le concept de l'art naïf. Cette forme artistique est devenue dans les années soixante et soixante-dix du siècle, l'objet d'un intérêt idéologique dans les pays de l'Europe de l'Est, sous prétexte que cette forme artistique, est celle qui exprime l’imaginaire populaire. Tant de congrès et conférences, ont été tenus dans ce sens. Excepte ce «cadre», l’art naïf est bien antérieur à Henri Rousseau même. De même, cette forme artistique a précédé le terme. Car tous les peuples ont toujours connu des artistes venus du bas de la société, et ont engendré des œuvres, n’observant à aucune restriction, ni académiques, ou ayant une liaison avec les traditions esthétiques. Ou encore tenant compte des problématiques, qui se posaient alors les institutions artistiques. Sauf que leurs œuvres étaient toujours sujettes au mépris et dégradation, de la part des artistes disposant d’un titre académique. Il a fallu attendre l’avènement de la pensée moderne et rebelle à la fois, pour assimiler cet art, et le considérer comme faisant partie du contexte de l'histoire de l'art contemporain. Existe un poème d’Arthur Rambaud, ayan t pour titre «L’Alchimiste», de son recueil «Mauvais Sang», où il glorifie et met en valeur l'esthétique de l'art naïf, bien avant sa naissance officielle, à travers l'histoire de l'art. Je pense que le développement dans les domaines de la communication et d'autres causes, a métamorphosé l'art naïf de sa dimension spontanée en un produit touristique et commémoratif. Je suis en accord total avec l'historien de l'art et spécialiste de l'art naïf, le Roumain Radu Ionescu, qui m’a accordé une interview, publié dans le supplément «Galerie», du quotidien Essahafa en date du 5 mars 1997, où il m’a dit : «L'art naïf est fini. Il se maintient en vie grâce à une transfusion sanguine, émanant du marketing touristique». Nous ne pouvons soustraire l’art naïf tunisien à ce verdict. Nous disposons  de plusieurs noms, appartenant à ce courant. La plupart ne sont plus de ce monde, ou d’un âge très avancé, et ne peuvent plus peindre. Les œuvres d'artistes telsqu’Ali Guermassi, maherzia ghaddab, et Baghdadi Chniter,font partie de ce formidable patrimoine d'artistes, qui ont traité l'art comme une expression de l'identité tunisienne, en transplantant des scènes de l'environnement local avec les détails de la vie quotidienne, à savoir le travail des artisans, les marchés, les joies et les peines aussi. En revanche, nous trouvons d'autres artistes considérés comme naïfs, à l’instar de Ali Jtita et Othmane Khadhraoui, dont les œuvres sont moins portées sur cette fonctionnalité anthropologique de l'art, et plus libres de ces stéréotypes stylistiques que l'on trouve dans l'art naïf, car leurs œuvres se caractérisent par beaucoup d'audace et de spontanéité. Il est regrettable de mentionner à cette occasion, que les œuvres d'Ali Jtita ont complètement disparu, et ce qu'il en reste n'est pas connu, en particulier, au niveau de la restauration et l’entretien, dont elles pourraient avoir besoin. Quant aux œuvres d'Othmane Khadhraoui, elles se distinguent par la diversité de la matière et des techniques, telles que le dessin sur verre, cristal et la gravure sur bois. Elles sont disponibles, mais également menacées. J’ai eu personnellement un entretien avec cet artiste, peu d’années avant sa mort, et j'ai constaté qu'il croit que ce qu'il fait est un art et que l'art est un métier, et qu'il peut léguer cet héritage à un de ses fils. Chose faite.

 




Œuvre de maherzia ghaddab

 

Comment se détermine le marché des arts plastiques en Tunisie, et comment se fixent les prix ?
Comme je l’ai déjà mentionné, l’Etat se place en tête des acquéreurs, très loin devant les galeries et les collectionneurs privés. Cette réalité porte indubitablement des côtés positifs, notamment au niveau de la richesse du patrimoine artistique, mais aussi de l’aide portée aux artistes à travers l’achat de leurs œuvres. Avec le temps, cette politique a engendré des cotés négatifs : Ce patrimoine nationale regorge d’œuvre sans nulle valeur artistique. Au constat des limites des capacités de l’Etat, la croissance du nombre des artistes, et l’absence de critères clairs d’octroi, ce patrimoine est menacé au niveau de sa qualité. En effet, l'acquisition se décide en fonction du prix de l’œuvre et non pas de sa qualité. L’aide portée aux excellents artistes est devenue plus onéreuse, car en contrepartie, il faut porter une aide à des dizaines d'artistes novices, qu’on appelle «peintres du dimanche». Cette politique patriarcale, où le côté social l’emporte aux dépens du créatif, peut être considérée, d’un point de vue économique, comme une politique protectionniste. Elle comporte des cotés positifs. Par contre, elle a consacré une situation de dépendance, de paresse créative, et a scindé le marché en deux. Un officiel, représenté par les acquisitions de l'État, et basé sur des prix inventés et une forme de complaisance populiste. Un autre parallèle, à savoir le secteur privé, actif dans un espace limité et ne peut se convertir en activité d'investissement, en raison de ce que nous avons appelé la politique protectionniste du secteur, qui fait partie de la politique générale, et du concept de l'État-providence, qui maintient la paix sociale au détriment du développement. D’où l’absence de tout barème de prix, ou des indications permettant d’établir une valeur pour tout œuvre d'art.
 
Cet art, est-il tombé dans la logique de «produire au gré des besoins du marché» ?
Les préoccupations, que pose le marché artistique, sont à la fois multiples et multidimensionnelles, aux niveaux des concepts que des orientations. Certains sont plus intéressés par les œuvres des pionniers, pour la charge émotionnelle et patrimoniale. D’autres sont plus versés dans les expériences artistiques originales et contemporaines. Je crois sur la base de mes observations, que la question de la production au gré du marché, est une question qui se pose, au constat des modes qui se répandent à travers le monde. Aussi, le fait de les prendre pour chose acquise, pensant qu’elles assurent un rayonnement à la fois local et international. Ceci a été notamment visible au niveau de l’hyperréalisme, l’art contemporain, ou même l’art des métiers, tant nous assistons un retour en force de cette forme artistique, après la réussite de la promotion de l’artiste tunisien à travers le monde. Sans oublier, les œuvres qui sont créées à l’intention exclusive des institutions artistiques européennes, qu’on peut classer dans la case de l'orientalisme contemporain. A savoir un emploi de la décoration typique arabo-islamique, par exemple, ou ce stéréotype de femmes orientales voilées.