La Tunisie et le télétravail :

La distance est encore très grande…

* L’économie mondialisée, accouplée aux TIC, ont bien changé le marché du travail
* Les impacts négatifs : Les commerces et services, situés près des administrations auront à pâtir de ce changement

Si le télétravail a pu accomplir des pas dans certains pays, il est d’une lenteur incroyable pour ne pas dire immobile dans d’autres. Entre le vouloir de parfaire la productivité, à savoir augmenter le rendement, d’une part et baisser les charges d’autres, et cette vision tant classique d’un patronnant, qui telle un «berger» veut bien avoir et surtout garder ses «brebis» devant les yeux, la question se pose et s’impose en ces temps de Coronavirus, non pas entant que choix, mais une obligation, pour ne pas dire une fatalité.
Le télétravail est le fils plus que légitime du net, du moment que la liaison entre deux ordinateurs dans deux bureaux voisins, et en coût et en facteur temps, la même que celle entre deux ordinateurs placés aux antipodes du globe terrestre, et peut-être un jour, sur une autre planète.
Techniquement, l’équation trouve sa résolution dans l’absence et surtout la négation de l’espace géographique. Reste le coté psychologique et surtout social, et encore plus légal et juridique. Comment payer un employé, qui de la table de sa salle à manger, habillé de son pyjama, avec des savates aux pieds, sirotant son jus, et de temps en temps, discute avec sa femme, ou adressant une mise en garde très sévère à sa fille. Comment le payer, au même titre qu’un collègue, qui pointe à l’heure, aussi bien le matin que midi et soir, observe la tenue vestimentaire de rigueur, et surtout, offre sa disponibilité sans limites ?
L’économie mondialisée, accouplée aux TIC, ont bien changé le marché du travail. Le patronat n’achète plus le «temps de présence» de son employé. Plutôt ce dernier offre ses services en termes de travail accomplie et surtout de rendement et rentabilité.
En période de concurrence mondialisée, glaner un dollar par ici et une autre part là, permet d’être plus compétitif et engendrer des bénéfices plus conséquents. 
Le télétravail permet dans ce sens d’engendrer des «économies». Supposons qu’une entreprise puisse dégager 10 % de son personnel des bureaux pour leur permettre de travailler à distance, elle économiserait au moins le même pourcentage en «coût du travail», à savoir le coût du local, la bureautique, les fournitures de bureaux, ainsi que toute la logistique nécessaire à la bonne marche du travail.
 
En pratique la question se pose….
En Tunisie, par exemple, la question du télétravail entant que moyen pour participer à une production ou un service, n’a pas été envisagée que suite à l’avènement du Coronavirus. Même plus, les responsables et autres «experts» ne font depuis des années que «déplorer» ce qu’ils nomment «le manque d’assiduité» du fonctionnaire tunisien, qui selon les mêmes avis, n’observerait nullement les horaires du travail, auxquels il s’est engagé par contrat à accomplir.
Les machines de pointage, se concurrencent pour bien encercler ce fonctionnaire «prodigue». Le télétravail ne se pose que sur la base d’une approche futuriste et nullement réaliste. A étudier peut-être dans les universités, mais pas question de l’accomplir, ou lui reconnaitre la moindre utilité, de la part d’un ministre ou autre représentant légal de l’Etat.
Afin d’aborder cette problématique d’un angle purement pratique, «Majalla» a sondé l’avis d’un groupe de Tunisiens et Tunisiennes, qui ont été «obligés» de recourir à ce nouveau modèle d’accomplir une tâche, qu’ils faisaient auparavant aux bureaux.
Deux parmi ce groupe, résident à l’étranger, afin de savoir, ce que le déplacement dans la géographie puisse induire comme changement dans les valeurs de l’un ou de l’autre. Aussi, on remarque aisément à travers les réponses une grande divergence dans les réponses, mais aussi dans les vouloirs, et encore plus dans le rapport que chacun ait avec le télétravail, et même les espoirs qu’il veut en tirer, une fois le Coronavirus disparu. 
Il s’agit de Nabil Ben Belgacem, Consultant informatique (à Paris), Noura Taieb, agent d’assistance technique, (à Athènes), Mohamed Saber Oueslati, haut cadre chez un opérateur téléphonique, (en Tunisie) , et Zohra Bouheli, ingénieur en Génie Civil, en Tunisie : 
 
* Avez pensé au télétravail avant la crise provoquée par le coronavirus ?

 

Nabil Ben Belgacem, Consultant informatique Paris



Nabil Ben Belgacem :Le télétravail fait partie intégrante de mon quotidien professionnel. Des collègues ont déjà opté pour ce choix bien avant l’avènement du Coronavirus, essentiellement des femmes avec enfants. Me concernant, je n’ai jamais pensé à ce choix, car avec deux enfants en bas âge, l’ambiance à la maison, ne présente pas les conditions que je considère essentielles.
Noura Taieb :Je dois reconnaitre que cette idée ne m’a jamais traversé l’esprit, avant l’avènement du Coronavirus, car je ne pouvais imaginer que la mission d’assistance par téléphone et par courrier électronique, pouvait s’opérer ailleurs que dans les locaux de l’entreprise.
Mohamed Saber Oueslati :Je n’ai jamais pensé que je serai un jour emmené à exercer ma mission professionnelle sans quitter mon domicile. Certes, j’ai entendu parler du télétravail, sans imaginer que j’en serai concerné. 
Zohra Bouheli :J’ai toujours porté cette envie en moi, de pouvoir, de la sorte bien mener à la fois ma vie familiale et ma vie professionnelle. Ce vouloir a grandi, et m’a paru plus que plausible, lorsque j’ai visionné un documentaire sur le télétravail des femmes (américaines surtout). J’en ai vu une solution miracle. Surtout avec mes deux enfants, et un travail qui me prends 12 heures par jour. Un grand espoir et un souhait très fort, en ces temps, pas plus.
 
* Vous avez opté pour le télétravail par choix ou contrainte ?
Nabil Ben Belgacem :Il n’est nullement un choix délibéré. Plutôt, j’y étais contraint, car l’entreprise a dû fermer par obligation.
Noura Taieb :J’étais parmi les premiers à accepter même avec enthousiasme. D’ailleurs, je fais partie d’un groupe focus, qui sert de témoin pour cette expérience. 
Mohamed Saber Oueslati :Cette décision managériale émane du CEO de l’entreprise, et concerne les employés et le modèle de management.
Zohra Bouheli :Par contrainte surtout, je n’ai trouvé personne pour garder mes enfants, après la fermeture des établissements scolaires.
 
 
* Quelle est la réaction de votre entourage et votre famille, à votre présence et cet engagement professionnel à domicile ?
Nabil Ben Belgacem :Ma présence à la maison, aux horaires que j’observais jadis au bureau avant cette crise, a été mal comprise au début par mes deux enfants, car ne pouvant comprendre ma présence, sans leur accorder une attention exclusive et complète, comme était le cas, bien avant cette crise. Mon fils de 6 ans a fini par comprendre, et surtout admettre que je puisse m’isoler dans une chambre pour travailler à l’aise.
Noura Taieb :Vivant avec juste mon mari, il m'a encouragée à aborder cette transition. Mes enfants ont été très contents de savoir que leur mère est en sécurité.
Mohamed Saber Oueslati :Ma présence en continuité à la maison, a eu un impact plus que positif sur ma famille. Car avant cette crise, on se voyait peu, sans disposer d’assez de temps comme est le cas maintenant, pour discuter surtout.
Zohra Bouheli :Une satisfaction générale, car le télétravail apporte la solution tant attendue, par ma grande famille et mon entourage. La joie était plus forte encore chez mes enfants, qui ont toujours souhaité ma présence à la maison, essentiellement en temps de vacances.
 
 
* Comment évaluez-vous votre rendement actuel ?
Nabil Ben Belgacem :Mon constat est clair : Le rendement est moindre, car au bureau, l’information, la demande ou l’autorisation passait très vite, d’où un gain de temps considérable. Actuellement à travers le net, un certain retard caractérise ces interactions entre collègues.

 

Noura Taieb, agent d’assistance technique



Noura Taieb :Je suis toujours au même rendement, car j’accomplis la même mission en un temps identique. Par contre, sur le plan personnel, je me sens plus à l’aise. Point de retard et par conséquence moins d’absences.
Mohamed Saber Oueslati :Le premier jour, j’ai mis du temps pour accepter cette situation, et assimiler cette nouvelle situation. Au deuxième jour, j’ai pu me ressaisir très bien, et accomplir toutes les taches que j’accomplissais couramment. Autre chose très importante : Avant, existait un horaire pour travailler, à savoir le temps passé au bureau. Par contre actuellement, aucun partage du temps n’existe. De ce fait, on passe plus temps à travailler qu’au bureau.
Zohra Bouheli :J’ai pu garder le même rythme de travail, et offrir un rendement analogue à celui que j’offrais au bureau. Mais il faut dire, que je n’ai pas encore bien saisi ce fait, d’où parfois un manque de concentration, que je rattrape très vite.
* Votre employeur est réellement satisfait, ou accepte-t-il la situation sous la contrainte ?
Nabil Ben Belgacem :D’un côté, il est totalement satisfait, car il ne pouvait espérer meilleure solution, tant l’entreprise a fermé. Par contre, il est dans l’obligation d’accepter et surtout comprendre, la légère baisse du rendement, due à une réactivité moindre que celle qu’on avait aux bureaux.
Noura Taieb :Je ne peux me prononcer avec exactitude à ce sujet, mais je pense qu’il est satisfait.
 

Mohamed Saber Oueslati, haut cadre chez un opérateur téléphonique.



Mohamed Saber Oueslati :Aucun bilan n’a été dévoilé. Nous sommes encore en période de test.
Zohra Bouheli :Les deux à la fois, car nous avons (employeur et employer) admis et accepté le télétravail, non pas par un choix commun, mais sois la contrainte. Néanmoins, la pression des délais que nous devons tous respecter, ainsi que la forte charge de travail, ont mis tout le monde devant le fait accompli.
 
 
* Vous imaginez-vous continuer à travailler de la sorte, après le dénouement de la crise provoquée par le Coronavirus ?
Nabil Ben Belgacem :Je suis plus que catégorique : La crise finie et dépassée, je ne peux continuer à travailler de la sorte. Je dois regagner mon bureau, et reprendre mes anciennes habitudes.
Noura Taieb :Certainement, et je l’espère réellement, tant l’employer et l’employeur, sont satisfaits trouvent leurs comptes. Le premier aura moins de charge, tandis que le deuxième n’aurait plus à se déplacer, avec les charges et les couts, qu’on ne peut ignorer. 
Mohamed Saber Oueslati :Je pense récupérer mon bureau, et reprendre mon rythme d’avant la crise, tout en considérant le télétravail comme étant une alternative. 
 

Zohra Bouheli, ingénieur en Génie Civil 



Zohra Bouheli :Je n’imagine pas l’administration tunisienne, étatique ou privée, bien préparée à admettre ce grand tournant, et si vite, à moins que la demande ne devienne générale, et devient une «affaire publique», que le Parlement doit discuter avec Mohamed Abbou [actuel ministre d’Etat auprès du chef du gouvernement, chargé de la Fonction publique, de la gouvernance et de la lutte contre la corruption]. 
 
* Quel(s) impact(s) le télétravail, va avoir sur le marché du travail ?
Nabil Ben Belgacem :Un impact considérable. Déjà, on constate dans plusieurs pays, y compris la France que ni les employés, ne sont nullement préparés au télétravail, tandis que d’autres, ont pu accomplir le pas avec aisance. Actuellement, toutes les sociétés sans exceptions, essayent d’emboiter le pas. Cette crise passée, le télétravail aura de beaux jours devant lui.
Noura Taieb :En premier, et la plus importante, une circulation routière de loin moins dense, à travers le monde entier, avec des répercussions plus que positives sur l’environnement. Les employés qui accomplissent leurs missions grâce au télétravail, seraient sujet à moins de stress, d’où une amélioration de leurs santé, et par conséquence un rendement meilleur. Je vois le Coronavirus comme une forme moderne de Bigbang, qui va engendrer une nouvelle vision du monde sur tous les plans.
Mohamed Saber Oueslati :Les impacts positifs : Allégement de la circulation routière. Mais aussi réduction des couts du travail pour les entreprises (électricité, eau, maintenance…). La présence du père ou des parents aura un impact plus que positif sur les rapports dans la famille.
Les impacts négatifs : Les commerces et services, situés près des administrations auront à pâtir de ce changement. Aussi, certains ne peuvent assumer ce changement, et peuvent ralentir le rythme du groupe. En dernier lieu, des corporations entières auront à disparaitre, à l’instar des femmes de ménage et des gardiens, et autres. 
Zohra Bouheli :Je suis plus que certaine, que le fait de permettre, aux femmes, et surtout aux mères, d’accomplir leurs missions à distance, permettra à ces femmes et à ces femmes, de bien mener les deux tâches, familiale et professionnelle, car une femme épanouie, offrira un rendement de loin meilleur.