L’Algérie célèbre le printemps berbère sous le confinement

Une première depuis 40 ans

C’est une première fois dans l’histoire de la genèse de la revendication identitaire, que la commémoration du double anniversaire du printemps berbère, coïncidant avec le 20 avril 1980, et du printemps noir en 2001, n’aura pas lieu. Et pour cause, cette année, cet événement intervient dans  un contexte de grave crise sanitaire mondiale sans précédent, causé par la pandémie du coronavirus avec  des centaines de milliers de cas de contaminations et  des dizaines de milliers de décès recensés à travers  les cinq continents. L’Algérie qui n’est pas épargnée par la pandémie a décidé de suspendre, à l’instar des tous les autres pays touchés, toutes les activités culturelles, sportives et autres manifestations de rue, pour éviter tout regroupement massif de personnes comme mesure de prévention contre la propagation du coronavirus. Comme dans toutes les autres régions du pays, la population de Kabylie touchée par la crise sanitaire, qui s’est mobilisée dans le cadre de la lutte contre la pandémie, se voit pour la circonstance dans l’obligation de faire cette année l’impasse sur la célébration  du printemps berbère  du 20 avril 1980. Une date repère dans le combat identitaire et démocratique qui a ouvert aux algériens les portes de l’espoir et de l’émancipation démocratique. Ainsi, c’est  pour la première fois en 40 ans,  depuis l’organisation des  manifestations citoyennes du mouvement culturel berbère du 20 Avril 1980, violemment réprimées par le pouvoir, que ce rendez-vous historique dans le combat identitaire et démocratique dans le pays ne sera  pas  célébré en Kabylie. Même durant les années de plomb  contraignant à la clandestinité, les militants du mouvement culturel berbère avant l’ouverture démocratique de 1989 dans le pays, ce rendez avec l’histoire du combat identitaire et démocratique a été chaque année commémoré à travers les différentes wilayas de Kabylie. Ainsi, après l’ouverture démocratique de 1989, des marches, de nombreuses activités culturelles et des conférences débats animées par des anciens acteurs du Mouvement culturel berbère ‘’MCB’’ sont organisées un peu partout en Kabylie pour marquer cette date phare dans le combat pour la reconnaissance de l’identité et la langue amazighes dans le pays. Les divergences, les luttes partisanes et de leadership observées au sein du  MCB après l’avènement du multipartisme avec la création de deux tendances du mouvement, avec l’aile « commissions nationales » et celle de la « coordination nationale », n’ont pas empêché la commémoration de  ce rendez-vous.


 
La célébration du printemps berbère 1980 n’a jamais failli.
En rangs dispersés certes, mais la célébration du printemps berbère 1980 n’a jamais failli. A partir des sanglants événements d’avril 2001, avec 123 jeunes manifestants assassinés par les forces de sécurité et des milliers de blessés dont certains handicapés à vie, c’est un double anniversaire de Tafsut Imazighen ( printemps berbère ) 1980 et du printemps noir 2001 qui est célébré chaque année un peu partout en Kabylie, avec le même  mot d’ordre pour la reconnaissance de l’officialisation de Tamazight, mais également le jugement des commanditaires et les assassins des jeunes manifestants des douloureux événements de 2001. Malgré la reconnaissance de l’identité nationale Amazighe en 2002 et, plus tard, l’officialisation de langue tamazight dans la constitution en 2016, la population est restée fermement attachée à ce rendez-vous historique  qui est célébrée dans l’allégresse chaque année à la même date. « Aujourd’hui, l’urgence est d’endiguer cette pandémie du coronavirus qui frappe aussi notre pays et protéger la population. Dans ce genre de grave situation de crise sanitaire, une massive mobilisation pour limiter la propagation du coronavirus est salutaire afin de sauver des vies. Ce n’est qu’une mise en parenthèse de ce  rendez-vous, le temps de cette crise sanitaire pour éviter toutes manifestations de rue pouvant exposer à la dangerosité de contamination des citoyens et les risque de pertes humaines », affirme un ancien militant du Mouvement culturel berbère (MCB) et ex animateur du mouvement citoyen de 2001. Par ailleurs, en cet anniversaire sous confinement, certains partis ont tenu à marquer l’événement en diffusant des déclarations. Le Front des forces socialistes (FFS) a rappelé en cette occasion que « l’histoire de l’Algérie combattante ne s’arrête pas de s’écrire. Elle continue à immortaliser sans rupture le long chemin escarpé d’un peuple en quête permanente de liberté, de justice sociale et d’émancipation économique et identitaire. C’est dans ce contexte historique, marqué de luttes et de combats incessants contre le déni identitaire et linguistique, puis, de soulèvements pacifiques pour un Etat de droit et démocratie, contre toutes formes de despotisme et de renoncement au serment du 1er Novembre 54 et aux valeurs intemporelles du Congrès de la Soummam que nous célébrons aujourd’hui, le double anniversaire du 20 Avril, en souvenir des 40 longues années qui nous séparent des manifestations charnières du Printemps berbère et des 19 années qui nous renvoient aux terribles événements ensanglantés du Printemps noir de 2001 », souligne le FFS. De son côté, le Rassemblement pour la culture et la démocratie RCD s’incline « devant la mémoire de tous ceux qui ont donné leur vie pour la dignité, la lutte pour la démocratie et le recouvrement de notre identité, en premier lieu les martyrs du Printemps noir. Il rend hommage en particulier à tous les militants qui ont fait en sorte que la flamme de la liberté continue à éclairer notre chemin et celui de nos concitoyens. Il est indéniable que leurs sacrifices ont rendu possible Février 2019 » s’est-il incliné.

 
Quand les réseaux sociaux substituent aux activités classiques
Par ailleurs, les activistes et partisans de la cause berbère ont fait preuve d'un patriotisme sans égal, d'un civisme exemplaire en érigeant la préservation de la santé publique comme une priorité absolue. Mais la pandémie du coronavirus COVID-19 n'a pas empêché les internautes de poster les photos des victimes du Printemps noir sur leurs pages Facebook, en guise de commémoration des événements en Kabylie de 2001. À l’étranger, notamment en France et au Canada, où la diaspora algérienne ne laisse jamais passer inaperçus ces événements, le Covid-19 a contraint à l’annulation de toutes les festivités prévues dans le cadre du double anniversaire du Printemps noir 2001 et du 20 Avril 1980. Toutefois, des émissions sur les chaînes de télévision et de radio ont été au programme. En outre, des vidéos et des photos ayant trait à l’occasion sont postées, ces jours-ci, sur les réseaux sociaux. Des conférences, à distance, avec d’anciens animateurs du MCB, ont été aussi animées. Ainsi, sur la page « Carré : commémoration du 20 avril 2020», il est demandé à tous les Amazighs d’allumer une bougie et la placer au bord d’une fenêtre ou d’un balcon. Puis, filmer ce moment avant de l’envoyer aux administrateurs de la page, qui diffuseront toutes les vidéos reçues par les internautes à travers les différents pays du monde. A cet effet, des citoyens ont posté les photos des victimes du Printemps noir sur leurs pages Facebook, histoire de ne pas oublier ces événements tragiques. Il faut reconnaitre ainsi que, pour perpétuer la commémoration de la lutte pour la liberté et la reconnaissance identitaire, les réseaux sociaux dans leurs différences se sont substitués aux activités classiques. Des initiatives ont été organisées afin de marquer l’évènement. Certains médias, chaînes de télévision, radios, sites, magazines d’information, associations ainsi que des groupes ou pages de la société civile se sont vite mis au diapason de l’évènement sur les réseaux sociaux. L’outil internet sera ainsi utilisé tous azimuts afin de célébrer l’anniversaire à travers des vidéos et autres voix sonores rappelant des faits historiques qui auront marqué les luttes mais aussi des témoignages d’acteurs des deux Printemps qui ont marqué l’Algérie dans son histoire récente. Certains partis politiques ont tenu à marquer cet événement en rappelant les sacrifices de ceux qui ont cru jusqu’au bout à la reconnaissance, devenue aujourd’hui une réalité. Tamazight langue nationale et officielle et Yennayer (Nouvel An amazigh), fête nationale, une reconnaissance inimaginable à l’aube de la lutte. En somme, le printemps berbère de 1980, c'est en quelque sorte le premier Hirak de l'histoire de l'Algérie. Le premier mouvement qui réclame la démocratisation de l'Algérie, la réhabilitation des droits identitaires et de la culture ancestrale algérienne. Oui, le printemps 1980 est le véritable ancêtre du Hirak de février 2019. Un mouvement populaire qui réclamait l'égalité de tous les citoyens, l'instauration des libertés publiques et un état de droit. Rappelons enfin que, l’histoire duprintemps berbère  a commencé en mars 1980, après l'interdiction de la conférence de Mouloud Mammeri sur la poésie berbère ancienne, le mouvement se répand comme une traînée de poudre à toute la région, entraînant une répression féroce. Le 18 avril la grève générale est proclamée, et la libération des détenus est exigée. Dans la nuit du 19 au 20, l'opération Mizrana est déclenchée : l'université de Tizi-Ouzou (en Kabylie) est brutalement prise d'assaut, et tous les lieux occupés, lycées, usines, hôpitaux, sont repris. Les troubles se poursuivent jusqu'en juin, et la Kabylie est placée sous haute surveillance. Devant cette situation, un tract du comité anti-répression diffusé à Alger le 22 avril 1980, raconte et décrit la situation avec minutie. : « Suite à la répression qui s’est abattue sur la communauté universitaire, les travailleurs, étudiants, enseignants de Tizi-Ouzou ont décidé de constituer un Comité anti-répression chargé d’expliquer la nature du mouvement, d’informer sur ses développements, de faire des démarches pour libérer les prisonniers de la communauté universitaire, faire cesser la répression et faire respecter les libertés démocratiques en Algérie. Depuis quelque temps, les étudiants à Tizi-Ouzou et à Alger, soutenus par les masses populaires, organisent la lutte pour la reconnaissance des langues populaires algériennes et contre la répression dont est victime la culture populaire et notamment la culture berbère. Par ailleurs, la presse officielle et étrangère a tenté de déformer le mouvement aux yeux de l’opinion publique et de lui donner un sens erroné. Dans ce cadre, nous dénonçons toute tentative et fausse interprétation du mouvement. De même, nous dénonçons la répression qui sévit et les atteintes aux libertés démocratiques en Algérie par : Le quadrillage policier des universités d’Alger et de Tizi-Ouzou et la violation de l’enceinte universitaire par les Services de Sécurité ». Ce tract était distribué par le Comité anti-répression de Tizi-Ouzou et signé le mardi, le 22 avril 1980.