Discrimination contre les femmes tunisiennes noires 

interview avec l’activiste Khawla Ksiksi
* Je pense qu’il faut commencer par une alliance maghrébine entre les mouvements engagés dans la lutte antiraciale.
* Il n’y a ni études ni statistiques. Nous savons que le nombre de femmes noires ayant subi une discrimination raciale est élevé, que le taux de scolarité chez les noirs tunisiens est très bas

L’histoire du racisme remonte peut-être aux origines de l’être humain qui a tendance à éliminer l’Autre ou à le dominer. Les rapports dominant-dominé ont longtemps défini les rapports humains. À travers son regard hostile à la différence, l’Homme a inventé des idéologies pour hiérarchiser ses semblables selon leur culture, langue, ou tout simplement leur couleur de peau, ce qui a donné naissance à des inégalités écrasantes. Cela dit, le monde a évolué, des lois ont été mises en place afin de réglementer la vie humaine et condamner l’exclusion.
La Tunisie a adopté en 2018 une loi contre les discriminations raciales, une première dans le monde arabe.  Quels sont les dessous de cette loi et qu’est-ce qui a changé depuis son adoption ?
‘’La Majalla’’ a rencontré la jeune activiste Khawla Ksiksi qui a fondé le groupe ‘’Voix de femmes tunisiennes noires’’ pour porter soutien aux victimes de discrimination raciale. Cette combattante qui défie les tabous et lutte contre les systèmes défaillants revient sur la situation des noirs en Tunisie, le cas des femmes, en particulier. La nouvelle loi anti-discrimination est au centre de ce débat, également.

 




Khawla Ksiksi


 
Qui est Khawla Ksiksi ?
Juriste de formation. J’ai 28 ans et je travaille à la Fondation Rosa Luxemburg. Je gère un projet sur les droits environnementaux et les ressources naturelles, ce qui est loin de mon domaine d’activisme, mais cela s’inscrit dans le même cadre de droits socioéconomiques et environnementaux. Mon entrée dans le domaine sociétal s’est fait avec mon inscription à l’association de lutte contre la discrimination raciale ‘’Mnemty’’, en 2012, à Tunis, pour apprendre les notions de base. J’ai pris mon envol petit à petit. Actuellement, je suis très impliquée dans la lutte féministe. Je suis, également, membre du groupe ‘’Falgatna’’ qui lutte pour les droits des femmes, et l’une des fondatrices du groupe ‘’Voix des femmes tunisiennes noires’’. Mon activisme est réparti entre droits environnementaux, libertés individuelles et justice sociale.
Quels sont les débuts du groupe ‘’Voix de femmes tunisiennes noires’’ ?
Les personnes que j’ai rencontrées lors de mon expérience avec le groupe ‘’Falgatna’’ vouées à la lutte contre la discrimination sous toutes ses formes m’ont fortement inspirée. Toute lutte mûrit. C’est un chemin qui s’est tracé avec beaucoup de documentations approfondies. Des icônes du courant antiraciste comme Angela Davis et Bell Hooks aux Etats-Unis étaient ma source d’inspiration. Ces découvertes furent comme une révélation pour moi et je me suis posé cette question : ‘’Pourquoi n’a-t-on pas un espace pour les femmes noires en Tunisie ? Est-ce parce qu’elles sont en bas de l’échelle sociale dans le pays ?’’ J’ai parlé de mon idée avec Maha Abdelhamid qui a apprécié  le projet, étant donné qu’elle était dans la même perspective. Maha, cinq autres femmes et moi, sommes réunies et nous avons, ensemble, posé les premiers jalons du groupe ‘’Voix de femmes tunisiennes noires’’ qui n’a pas encore une existence juridique et c’était notre choix. 
Avoir accès à toutes ces documentations avec le vécu que nous endurons chaque jour, nous avons enfin décidé de créer un espace privé non-mixte, non pas par principe d’exclusion, mais nous voulions un espace qui braque les projecteurs sur l’intimité de la femme et sur tout ce qui lui est propre. 
Nous n’avions jamais une place dans une société qui niait l’existence de discrimination raciale. Avec l’avènement de la révolution du 14 janvier, plusieurs types de luttes ont vu le jour : la lutte féministe, environnementale, la lutte pour les droits sociaux et économiques, mais la lutte contre la discrimination raciale a été écartée, voire même camouflée. L’élément déclencheur a eu lieu avec un post sur la page du groupe #Ena Zeda créé par des Tunisiennes pour dénoncer le harcèlement sexuel. Maha Abdelhamid s’est demandé pourquoi ne pas parler des femmes noires victimes de violences et agressions sexuelles basées sur la couleur. Un post qui a suscité une vague d’indignation. Tout le monde était furieux. Il était temps de lancer le groupe, d’arrêter de se justifier et d’enlever le masque du déni. Le 23 janvier 2020 (date symbolique qui rappelle l’abolition de l’esclavage en Tunisie, le 23 janvier 1846), le groupe ‘’Voix de femmes tunisiennes noires’’ a vu le jour.
Comment votre groupe porte soutien aux femmes noires en Tunisie, victimes de racisme?
Nous leur offrons un espace libre et hyper protecteur pour s’exprimer librement. Nous sommes actifs sur les réseaux sociaux qui réunissent plusieurs personnes de plusieurs régions du pays et c’est l’avantage de notre groupe. Les témoignages sont divers et viennent de partout. Ce qu’une femme noire subit à la capitale est différent à bien des égards de ce qu’une femme noire subit au sud du pays. Chaque histoire de souffrance avec le racisme est différente. Cet espace a permis de cibler le type de protection dont chaque femme noire agressée a besoin. Nous faisons appel à des avocats et des huissiers notaires qui se mobilisent pour les accompagner et les encourager à recourir à la justice. Dans la plupart des cas, ces femmes sont des victimes de racisme, sexisme et régionalisme en même temps.
Les expériences et témoignages collectés serviront de matière pour des recherches, études et articles académiques. Nous voulons produire un savoir sur la discrimination raciale en Tunisie, parce que l’atmosphère de déni qui entoure la problématique explique le manque de documents sur le sujet. Nous ignorons même le nombre de noirs dans le pays. Lever le voile sur toutes ces failles, mettre au jour ces inégalités et reconnaitre notre propre valeur, voici nos objectifs primordiaux.
Nous sommes en train de travailler sur le projet de lancer un site web où tous les supports qui contiennent des témoignages, des articles et des débats seront ouverts au public. Nous nous concentrons donc sur le côté activiste et le côté académique. Nous visons, également, un autre volet qu’est les plaidoyers. La loi antiraciste en Tunisie dans son article 11 promet de mettre en place une stratégie nationale contre la discrimination raciale. Une loi donc sans stratégie. Nous envisageons de nous engager dans des actions de plaidoyer pour sensibiliser l’Etat et l’exhorter à concrétiser ses promesses.  
Quel est le nombre de femmes ayant subi une discrimination raciale en Tunisie ?
Nous n’avons aucun chiffre. Il n’y a ni études ni statistiques. Nous savons que le nombre de femmes noires ayant subi une discrimination racialeest élevé, que le taux de scolarité chez les noirs tunisiens est très bas. Les femmes noires sont exclues des postes de pouvoir. Mais personne ne connaît les chiffres et c’est aussi l’un de nos objectifs, celui de créer un système de statistiques.
Avez-vous été vous-même victime de discrimination raciale ?
C’est comme si vous me demandiez si le ciel était bleu ! Oui ! J’étaisvictime de discrimination raciale, comme toute femme noire en Tunisie. Le problème n’est pas personnel. Il ne s’agit pas de cas isolés. Il n’y a aucune noire qui n’ait pas subi une discrimination raciale. C’est un problème structurel, institutionnel. Il y a une politique de discrimination raciale contre les noirs. Tout un système instrumentalisé par des décisions et des lois est mis en place dans cette direction. 
Quelle est la place qu’occupent les jeunes dans la société tunisienne postrévolutionnaire ? Qu’est-ce qui les définit le plus ?
Les jeunes tunisiens sont divisés : une partie qui a trouvé l’espace pour contester, parler à haute voix et lutter. Cette dynamique militantiste a été créée avec la révolution. Ils ne risquent plus la prison s’ils s’expriment librement. On voit plus de jeunes adhérer à des partis politiques. La société civile les a accueillis. Personnellement, la révolution a changé ma vie. Si la révolution du Jasmin n’avait pas eu lieu, j’aurais été une avocate dont la vie n’a aucun sens ou j’aurais fini en prison. La révolution a sauvé la vie de quelques jeunes, par contre, la crise économique a marginalisé une bonne partie de ces jeunes mis à l’écart, les condamnant à la passivité.
La Tunisie, un pays pionnier dans l’adoption des lois qui garantissent les droits de l’homme dans le monde arabe, a adopté en 2018 une loi relative à l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale. Qu’a-t-elle changé concrètement cette loi ?
Avoir une base juridique pour pouvoir recourir à la justice en cas de nécessité est une bonne chose en soi. Nous sommes fiers que la Tunisie soit le premier pays arabe à avoir incriminé la discrimination raciale, cela dit, la loi devrait être appliquée concrètement. L’article 11 de cette loi, comme je l’avais mentionné, indique que l’Etat s’engage à mettre en place une stratégie nationale de lutte contre la discrimination raciale, c’est-à-dire à viser le côté éducatif et culturel. On s’attendait à des clubs qui encouragent la diversité,  à ce que le ministère de la Culture consacre un quota de son budget pour les œuvres d’art qui promeuvent la lutte contre le racisme, qu’il y ait des réformes dans le manuel scolaire où on peut voir des enfants noirs et ce, pour préparer une nouvelle génération ouverte à l’acceptation de l’Autre. Réellement, rien de tout cela n’a été mis en œuvre. 
Il est difficile de changer un problème sociétal aussi complexe, profond, flagrant et étendu comme la discrimination raciale par une simple loi. Les noirs se trouvent en général dans une situation financière précaire, ils ont été appauvris. Donc même recourir à la justice et porter plainte serait difficile en raison des coûts exorbitants. Et encore… il faut attendre deux ou trois ans le verdict.
Notre lutte ne peut guère se résumer dans une loi !

Vous avez participé au rassemblement ‘’I can’t breath’’ contre le racisme et en hommage à George Floyd, le 06 juin, à Tunis. Etait-ce une action réussie ?
C’était le rassemblement où il y avait le plus de participants depuis que je me suis engagée dans la lutte antiraciste. Il y a plus de groupes maintenant qui s’intéressent à la discrimination raciale. Je peux dire que c’était une action relativement réussie. Il y manquait l’homogénéité des slogans. Je félicite l’association ‘’Mnemty’’ d’avoir organisé cet événement. C’était pour moi un coup de cœur et j’attends un soutien plus immense de la part d’autres groupements.
Pourrions-nous s’attendre à des collaborations entre le groupe ‘’Voix de femmes tunisiennes noires’’ et autres associations internationales en matière de lutte contre la discrimination raciale ?
Oui, bien sûr. La solidarité maghrébine et internationale doit avoir lieu. Notre groupe est toujours ouvert à faire des alliances avec d’autres groupements. Plus on est nombreux, plus on est forts.
Je pense qu’il faut commencer par une alliance maghrébine entre les mouvements engagés dans la lutte antiraciale. On peut former une force de pression sur nos gouvernements. La Tunisie possède un point d’avance sur les autres pays, mais l’échange d’expériences serait bel et bien enrichissant pour renforcer les mouvements.