Le jeu dangereux d’Erdogan

Crise en Libye
Les combattants arabes déployés par Ankara en Libye.

*La France et la Tunisie demandent ensemble que les belligérants cessent le feu et tiennent leur engagement de reprendre la négociation engagée dans le cadre des Nations Unies, en vue de restaurer la sécurité de tous, de procéder à la réunification des institutions libyennes et d’engager la reconstruction au bénéfice de tous les Libyens .
*Le très autocratique président turc Recep Tayyip Erdogan, a franchi des pas décisifs dans ce sens, grâce à un activisme militaire sans précédent.
*Sans les drones d'Ankara, jamais les hommes du GNA n'auraient reconquis Al-Watiya. 
*En perdant cette position clé, base arrière du maréchal depuis 2014, un tournant dans la guerre est inscrit. 
 

Tunis :La Libye, ce pays riche en pétrole qui a sombré depuis 2011, dans le chaos et la désunion après l’intervention militaire Franco-anglaise, est aujourd’hui livré à une guerre sans fin où l’entrée en force de l’armée d’Ankara active depuis des mois dans le pays, n’augure de rien de bon pour les libyens. En effet, le très autocratique président turc Recep Tayyip Erdogan, a franchi des pas décisifs dans ce sens, grâce à un activisme militaire sans précédent. De ce fait, il a déployé des moyens considérables au profit du gouvernement de Fayez al-Sarraj à Tripoli, en envoyant du matériel militaire, en déployant des hommes et des drones armés, en mettant mis au service de Tripoli des milliers de miliciens islamistes syriens et arabes, violant ainsi la légalité internationale et l’embargo des Nations unies. 
C’est ainsi qu’il espère changer la donne sur le terrain en bousculant les équilibres en vue d’imposer un gouvernement à tendance islamiste susceptible de provoquer une montée des tensions aux portes des pays voisins, la Tunisie, l’Egypte, l’Algérie et le Tchad.

 

Le président égyptien Abdelfattah al-Sissi apporte un soutien indéfectible à Haftar.



Haftar repoussé
Les troupes du maréchal Haftar, connurent dans la nuit du 18 mai 2020, une débâcle à la base d'AI-Watiya, aéro­port militaire libyen situé à 27 km de la frontière tunisienne et qui servait de QG pour ses forces aux portes de Tri­poli, assiégé depuis un an. Ils laissèrent dans leur fuite, le 18 mai, un chaos de véhicules car­bonisés et une batterie russe de défense antiaérienne. Sans les drones d'Ankara, jamais les hommes du GNA n'auraient reconquis Al-Watiya. En perdant cette position clé, base arrière du maréchal depuis 2014, un tournant dans la guerre est inscrit. 
Sur le plan stratégique, l'avancée turque rebat les cartes au 
Maghreb. En effet, la chute d'AI-Watiyapermet à la Turquie de renfor­cer son contrôle sur le triangle frontalier libyen-algéro-tuni­sien », écrit le journaliste Jemai Guesmi dans les colonnes de l'hebdomadaire Arab weekly.
Renforcer la logique islamiste
Si Erdogan parvient à déloger l'ALN, il pourra renforcer sa logique islamiste adepte de l'idéologie des Frères musul­mans, que protège Sarraj. A cela s'ajoute la razzia énergétique : le sous-sol libyen recèle les plus importantes réserves de pétrole d'Afrique, et le contrôle des côtes donne accès à un couloir vers les gisements de gaz des fonds méditerranéens. En effet, Sarraj lui consentira une priorité sur l'exploitation des sites méditerranéens du moment qu’il a signé avec Erdogan un accord lui ouvrant une voie maritime vers les nouveaux eldorados gaziers situés au large de Chypre et de la Grèce. Il met ainsi à mal les autres pays de la région, Grèce, Chypre ou Malte, qui sont membres de l’Union européenne.
Enfin, il y a le défi à une Europe tétanisée par la menace migratoire alors que des milliers de migrants attendent en Libye de s'embarquer vers les côtes européennes. Il faut garder à l’esprit que la Turquie, qui se sert des réfugiés sur son propre territoire pour faire chan­ter l'Europe, disposera peut-être demain d'un nouveau réservoir de chair humaine à négocier en Libye.
 

Les drones turcs ont changé la donne sur le terrain.
 



Inquiétudes des voisins
Sur un autre plan, il ne faut pas oublier que c'est du désert libyen qu'avaient jailli les djihadistes de la prise d'otages du site gazier d'In Amenas en janvier 2013. Le président algérien Teb­boune a rappelé à plusieurs reprises qu'aucun règlement de la crise libyenne ne pourrait être élaboré sans Alger. D’ailleurs, plus personne n'exclut une opération de l'armée algérienne si le pays estimait sa sécurité menacée.
Pour sa part, l'Egypte, soutien du maréchal Haftar, affûte sa riposte. Dans la journée qui a suivi la prise d'Al-Watiya, le président Al-Sissi s'est concerté avec son ministre de la Défense : Le Caire serait « prêt à toute éventualité ».
C’est ainsi que la débâcle de Haftar, l’homme fort de la Libye, chassé in extrémis des portes de Tripoli, et qui se trouve même menacé dans la ville stratégique de Syrte, a provoqué un tollé auprès des pays voisins et riverains.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Français, Emmanuel Macron, le président français a invité le président tunisien Kaïs Saïed à une visite de travail de deux jours à l’effet de délibérer ensemble sur la question libyenne et les enjeux de cette nouvelle phase de la guerre qui ne peut déboucher que sur plus de désordre, plus de conflits. L’objectif de ces deux pays qui siègent au Conseil de Sécurité des Nations Unies étant d’aboutir à une désescalade.
Macron ferme sur sa position
Evoquant les récents développements de la crise libyenne, le président Macron a au cours d’un point de presse tenu avec le président tunisien à l’Elysée, affirmé que « La France et la Tunisie demandent ensemble que les belligérants cessent le feu et tiennent leur engagement de reprendre la négociation engagée dans le cadre des Nations Unies, en vue de restaurer la sécurité de tous, de procéder à la réunification des institutions libyennes et d’engager la reconstruction au bénéfice de tous les Libyens ». 
Et d’ajouter que : « C’est la position que nous avons constamment tenue l’un, l’autre. Et dans laquelle, on va pouvoir le dire, l’engagement de la Tunisie est important. C’est un chemin difficile qui nécessite que chacun fasse preuve de responsabilité, que cessent les ingérences étrangères, les actes unilatéraux de ceux qui prétendent gagner de nouvelles positions à la faveur de la guerre ». 
Macron a par ailleurs révélé aux médias qu’il déjà eu l’occasion de « le dire très clairement au Président Erdogan ». « Je considère aujourd’hui que la Turquie joue en Libye un jeu dangereux et contrevient à tous ses engagements pris lors de la conférence de Berlin.  C’est le même discours que j’ai tenu cet après-midi lors de l’échange que j’ai pu avoir avec le Président Trump, car il en va de l’intérêt de la Libye, de ses voisins, de toute la région, mais également de l’Europe », a asséné le président français. 
Saïed déplore l’illégitimité
Dans le même sillage, Kaïs Saïed, le président tunisien a indiqué que « l’autorité qui existe aujourd’hui à Tripoli est née de la légalité internationale. Cependant, cette situation ne peut se poursuivre indéfiniment ». En effet, pour lui « Il s’agit d’une légitimité et d’une légalité temporaires qui doivent être remplacées par une nouvelle légalité, une nouvelle légitimité qui naissent de la volonté du peuple Libyen ». Un peu une constitution similaire à celle qui avait été adoptée en Afghanistan en 2002.  Pour y parvenir, il préconise la promulgation d’une constitution provisoire et d’une organisation provisoire des pouvoirs. « Les choses ne peuvent plus se poursuivre ainsi », a souligné M.Saïed qui assure avoir réitéré cette position au Président Macron, à la Conseillère Allemande Mme Merkel et à toutes les parties avec lesquelles il abordé la situation Libyenne.
Ce souci provient du fait que « La Tunisie est l’un des pays qui souffre le plus, la France aussi pourrait en souffrir, les pays Européens pourraient également en pâtir. Ces pays Européens qui ont des intérêts en Tunisie et dans les pays voisins », a ajouté M.Saïed.  Mais le président tunisien ne s’arrête pas là, il est ferme sur une question importante : « Je le dis d’ici, de Paris, la Tunisie n’accepte pas la partition de la Libye ».  « Aujourd’hui, la partition de la Lybie représente un danger pour l’ensemble de la région. Nous sommes en faveur d’une solution Libyenne et d’un cessez le feu immédiat, de non-ingérence de n’importe quel pays étranger bien évidemment », a souligné le président tunisien qui assure que cette position est le fruit d’une concertation permanente avec l’Algérie. « On ne peut accepter qu’apparaissent des provinces et des cantons en Libye. Si nous permettons au peuple Libyen d’assumer son autonomie, il peut très bien le faire tout seul, si nous créons les circonstances qui permettront au peuple Libyen de sortir de cette impasse pour assurer la stabilité. A ce moment-là seulement nous aurons posé la première pierre sur le chemin de la paix », a conclu M.Saïed.
Les mains tremblantes de l’ONU
Le haut expert onusien, ancien secrétaire adjoint de l’ONU, ancien ministre des Affaires étrangères en Tunisie (2014) et ancien chef de la mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusa), a déclaré à Majalla qu’il « loue la position ferme et réaliste du président Kaies Saied ». Car, la crise qui secoue la Libye sœur concerne de prime abord les libyens. « Toute ingérence extérieure, toute implication d'un pays tiers en faveur d'une partie bien déterminée au détriment de l'autre ne fait que repousser l'échéance pour mettre fin à cette épineuse crise », a-t-il souligné à Majalla. 
Pour lui, « la communauté internationale aurait dû prendre sérieusement en charge cette crise qui risque d'embraser toute la région ». D'abord en permettant au Secrétaire général de l'ONU M. Antonio Guterres de nommer son représentant spécial pour la Libye. Ce dernier qui, outre sa parfaite connaissance du dossier, des spécificités et des antagonismes libyens, devra garder une neutralité sans faille et la même distance vis à vis de toutes les parties prenantes dans ce conflit qui n'a que trop duré, provoquant une instabilité inquiétante pour les pays voisins et un manque à gagner terrible et néfaste sur le plan des échanges commerciaux et économiques, particulièrement pour les pays voisins. 
Force serait de reconnaître que cette déstabilisation régionale, qui s’effectue avec la bénédiction accordée par Donald Trump à la Turquie d’Erdogan après une volte-face spectaculaire, ne peut déboucher que sur plus de désordre, plus de conflits. En effet, l’enjeu dépasse de beau- coup le pouvoir en Libye, ce pays qui a sombré dans le chaos et la désunion mais qui met en porte à faux les autres pays de la région, Grèce, Chypre ou Malte. Membres de l’Union européenne, qui vivent très mal les ambitions d’Ankara. Toutefois, la paralysie de l’Otan, l’impuissance de l’ONU et la faiblesse de l’Europe font de cette zone l’un des « ventres mous » stratégiques de l’heure. C’est pourquoi, tous les regards sont rivés sur la Libye en vue de tout faire pour favoriser une désescalade, plutôt que de participer à une montée des tensions entre les deux belligérants. Mais la paralysie de l’Otan, l’impuissance de l’ONU et la faiblesse de l’Europe font de cette zone l’un des « ventres mous » stratégiques de l’heure.