Le racisme n’est plus un secret dans le Monde Arabe.

Une région en état de déni, reflétant l’ignorance de l’Histoire.

* Le mouvement «Blacks Life is Important» [«La vie des Noirs est importante»]  a incité de nombreuses régions du monde à réfléchir concernant les luttes des Noirs, et à faire face à des faits embarrassants pour tout le monde, y compris le Monde Arabe.
* Les utilisateurs arabes des médias sociaux ont exprimé leur soutien aux Noirs américains et ont commenté la répression brutale des États-Unis contre les manifestants.
* Les perceptions euro-centristes de la beauté constituent l'une des façons d’émergence du comportement raciste contre les Noirs, dans les sociétés arabes.
* L'esclavage noir est un fait douloureux dans l'histoire du Moyen-Orient, où d'innombrables Africains de l'Est ont été vendus comme esclaves. Des femmes et des filles ont été enlevées pour trafic sur les marchés arabes, puis transformées en concubines.
 

Londres : La mort de George Floyd, fruit de l'injustice raciale, et de la permanence de la brutalité policière, a fait descendre des milliers de personnes dans les rues des États-Unis. Les marches de solidarité ont commencé dès le visionnage des neuf dernières minutes que Floyd ait vécues avant de succomber. À travers ces marches, qui se sont étendues de Berlin à Mexico, les gens ont exprimé leur colère face à la façon dont le pays le plus riche et le plus puissant du monde traite son peuple.
Mais l'attention ne s'est pas focalisée uniquement sur les États-Unis et leurs violations. Le mouvement «Blacks Life is Important» [«La vie des Noirs est importante»] a incité de nombreuses régions du monde à se pencher sur la lutte des noirs. Et delà, faire face à des faits embarrassants pour les peuples du monde entiers, y compris le Monde Arabe.
Le racisme est profondément ancré dans les pays arabes et prend de nombreuses formes. De l'horrible traite des migrants africains en Libye, à l'expansion de la discrimination fondée sur la couleur de la peau, en passant par la promotion des normes de beauté, propres aux personnes à peau blanche, et à l’usage du mot «esclave» par les Arabes pour décrire une personne de peau noire, sans omettre les insultes verbales courantes. Tous ces comportements se déroulent sur fond de messages médiatiques trompeurs et détestés, qui résonnent dans le Monde Arabe, où la coloration de la peau au noir, se ne sert qu’à tourner en dérision, avec tous les stéréotypes et les préjugés, nécessaires. Toute discussion concernant le racisme envers les noirs, tourne au déni et à la négation. La culture du silence constitue la preuve d'une méconnaissance de l'histoire de l'esclavagisme. Une histoire chargée de complexes et surtout des conséquences de l'intolérance raciale.
Facture amère. 
Les utilisateurs arabes des médias sociaux ont exprimé leur soutien aux Noirs américains et ont commenté la répression brutale des États-Unis contre les manifestants. Parmi eux, l'actrice et réalisatrice palestinienne Mariam Abu Khaled, rejointe par plus de 200.000 utilisateurs qui ont critiqué le racisme dans le monde arabe, à travers une vidéo récemment publiée sur l'application «Instagram».
Abu Khaled, femme à la peau noire de Jénine, a raconté dans la vidéo qu'elle a publiée, largement diffusée sur les réseaux sociaux, des cas de racisme qui se produisent quotidiennement parmi les Arabes, notamment entendre les parents demander à leurs enfants de ne pas jouer au soleil très longtemps, sinon, «ils auront des coups de soleil et deviendront semblables à Mariam». Elle s’est demandé si les gens se rendaient compte que ce qu'ils disent sous forme de «plaisanterie», peut porter de graves atteintes à autrui, en touchant leur confiance en eux-mêmes. Elle considère que les Arabes ont grandi dans une ambiance teintée de racisme, a appelé à une meilleure conscience, dans le but de briser ce cycle, et surtout ne plus transmettre ces concepts aux enfants.
Abu Khaled a également mis en lumière les différences et les similitudes dans les relations ethniques, entre les sociétés arabes et occidentales en soulignant que bien que la police au Moyen-Orient ne tue pas les Noirs, le racisme reste un problème profondément enraciné dans la région, qui persiste même, à travers les générations, par le biais de commentaires qui semblent innocents mais sont très offensants.
Alors que les nouvelles déferlent des Etats-Unis, en continu, concernant des abus de la police américaine à l’encontre des Noirs, rien qu'en raison de leur couleur, a expliqué Afifa Latifi, une doctorante tunisienne, en études africaines, à l’Université de Cornell, et co-fondatrice, de la Communauté de «la voix des femmes tunisiennes noires», à «Majalla» que «bien que les noirs, ne soient confrontés au même degré de violence injustifiée dans le monde arabe, en comparaison avec la situation aux Etats-Unis, en plus des insultes verbales courantes et les discours de haine par défaut, existent différents cas de violence prouvant que nous ne sommes pas dans une situation meilleure que celle en Occident».
«Quand on pense aux situations difficiles des réfugiés et travailleurs migrants noirs, et au système de parrainage, par exemple, il est difficile de voir les divers incidents, qui ont démontré la brutalité policière dans des pays comme le Maroc, les multiples crimes commis contre les étudiants subsahariens en Tunisie, et l'esclavagisme en Mauritanie, qui vient d’être incriminé en 2007, comme des expériences différentes», a-t-elle ajouté…
Et conclue : «La violence verbale et autres, la pauvreté et la marginalisation des Noirs dans la région, nous rappellent la mort sociale des Noirs américains».
Quant au sociologue à l'Université américaine du Caire, Dr Amr Ali, il souligne dans une déclaration à «Majalla» : «L'idée des relations interethniques est très complexe. On ne peut trouver les mêmes lignes d'identification claires qu’aux États-Unis».
Selon Dr Ali, le racisme envers les Noirs, dans les sociétés occidentales, apparait comme une idéologie, en raison de la profondeur historique, et de la stabilité de la structure de ce racisme.
Avant d’ajouter : «Concernant les pays arabes, il existe d’une manière claire, un regard hérité du colonialisme dans la manière de regarder la couleur de la peau. Ceci ne signifie pas que les préjugés contre les Noirs n'existaient pas avant le colonialisme, car la situation n'était pas excellente auparavant. Il est plus que certain que la centralité de l'Europe joue un grand rôle dans la discrimination entre Noirs et Blancs».
L’ombre du racisme.
La conception euro-centriste de la beauté, constitue l’un des meilleurs révélateurs du comportement raciste envers les Noirs dans les sociétés arabes. Dr Ali, considère par exemple, que «les panneaux d'affichage, comme la preuve la plus flagrante. Par exemple, au Caire, sur ces panneaux, on constate pour la publicité de pommade de blanchiment «Fair & Lovely», une femme blonde aux yeux bleus et à la peau blanche, qui ne représente en aucune façon la population égyptienne».
Existent des normes de beauté imposées dans les pays arabes, qui préfèrent toujours la peau plus claire et les cheveux les plus lissés au détriment de la diversité. Un tour rapide sur quelques chaînes de télévision arabes ne fera que confirmer.
Les gens traduisent ces normes esthétiques en pratiques dangereuses telles que le blanchiment de la peau. En 2018, des femmes Égyptiennes ont commencé à verser du chlore dans la baignoire pour tenter d'éclaircir leurs peaux.
Plus important encore, ces pratiques esthétiques jettent les bases d'une hiérarchie sociale interne enracinée dans la discrimination fondée sur les couleurs. Avec une préférence notable pour les personnes à la peau claire, ainsi qu’une répulsion envers les Noirs, en les considérant d’un rang inférieur.
Le traumatisme de la discrimination basée sur le teint, se distingue au niveau du mariage. Dr Ali explique que «le choix d'un partenaire à la peau sombre, pousse souvent à des interrogations, parmi les membres de la famille. Comportement plus qu’anodin, traversant les groupes religieux ou des minorités spécifiques. Au Maroc, il est également courant que des Amazighs refusent d'épouser des Africains à la peau foncée».
Le paradoxe dans ce cas est inquiétant, car de nombreux Arabes ne sont pas conscients de leur manière de traiter les minorités, dans un monde où les musulmans et les Arabes sont depuis longtemps victimes de discrimination raciale. Dr Ali considère : «Constatant des Arabes ayant la peau foncée, se comportant d’une manière racistes envers des Africains à la peau foncée. Je les ai mis en garde, car en Europe, ils souffriraient d’un comportement analogue, pour cause de la couleau de leur peau», avant d’ajouter : «L'incapacité à ressentir de l'empathie a beaucoup à voir avec le fait de ne pas avoir à endurer ce que vivent les Africains noirs ou les Égyptiens locaux».

 

Gravure du XIXe siècle d'un convoi arabe, transportant des esclaves noirs africains à travers le désert (Wikipedia)
 



Le système de parrainage.
Les manifestations antiracistes au niveau mondial, ont évoqué les appels des gouvernements arabes à abolir le système de protection sociale des travailleurs migrants. Environ 23 millions, pour la plupart originaires de pays pauvres d'Afrique et d'Asie, travaillent dans le Monde Arabe, à travers un système appelé «kafala» qui les relie généralement à un seul employeur, ce qui les rend vulnérables à l'exploitation. Les militants des droits des travailleurs dans la région ont déclaré que ceux qui soutiennent les manifestants exigeant la fin du racisme aux États-Unis et ailleurs devraient regarder de près leur pays d'origine, où les travailleurs étrangers sont victimes d'exploitation et d'abus dans le cadre du système de parrainage. «Ces problèmes sont systématiques et enracinés dans des discours et des perceptions racistes à l'égard d'autres nationalités dans notre pays», a déclaré à la Fondation Thomson Reuters, la chercheuse, au Business Group et au Human Rights Resource Center, Salma Huwerbi. 
Les initiatives anti-parrainage jouissent d’une attention croissante au Liban, où un suicide d’une femme de chambre des Philippines, le mois dernier a mis en évidence les difficultés des femmes migrantes dans le pays. Sachant que l'État libanais enregistre la mort de deux travailleuses étrangères par semaine.
Joy Ayoub, un militant libanais indépendant, qui se bat pour abolir le système de parrainage, a déclaré à Reuters que le système est équivalant à du racisme légalisé, expliquant : «Si nous voulons parler de la vie des Noirs comme importante, nous devons d'abord aborder la vie réelle et sans importance des Noirs au Liban», se référant aux protestations qui ont secoué les États-Unis au cours des deux dernières semaines. Avant d’ajouter : «Même si le système de parrainage est annulé demain, le racisme existera toujours, mais cette décision permettra au moins aux victimes du racisme d’outrepasser chacune sa situation, et d'être indépendantes dans leurs décisions quant à ce qu'elles peuvent faire à ce sujet».
Le visage noir, l’ignorance de l'histoire, et le déni du racisme
De nombreux utilisateurs de médias sociaux ont utilisé leurs plateformes pour montrer leur solidarité avec le mouvement «Blacks Life is Important»[«La vie des Noirs est importante»],et sensibiliser le public au système de parrainage, tandis que d'autres - y compris des célébrités - ont publié des photos d'eux, avec un maquillage noir sur le visage, dans le but de soutenir le mouvement. Ces initiatives ont une fois de plus attiré l'attention sur le visage noir répandu dans la culture populaire arabe.
On constate rarement des gens à la peau sombre ou noire à la télévision et dans les films, les artistes à la peau claire peignent souvent leur visage en noir dans des scènes comiques, dans le but d’extirper des rires bon marché des stéréotypes et des préjugés dégradants.
Selon Latifi, ‘’la représentation des personnages à la télévision arabe est primitive... Les personnages à la peau noire sont souvent réduits au silence ou marginalisés ou ridiculisés par des couleurs en noir et blanc et des indices durs sur l'origine des esclaves.’’
Cette même militante ajoute qu'ils sont formés à des rôles qui les privent de toute complexité, plutôt comme des personnages statiques. Au mieux, on leur confie les rôles d'auxiliaires ou d'amis sages des personnages principaux qui sont pour la plupart des acteurs à la peau blanche. Mais même ces rôles sont rares car l'apparence des acteurs noirs est faible.
L'utilisation du visage noir est une autre évocation dangereuse de l'ignorance généralisée entourant le racisme et les militants antiracistes dans la société. Le professeur Yves Trout Powell de l'Université de Pennsylvanie a déclaré à «Majalla» : «Il y a encore des politiciens aux États-Unis qui ont dû s'excuser d'avoir noirci leur visage lors des soirées auxquelles ils ont assisté dans leur jeunesse». Kim Kardashian a assombri son teint lors d'une importante séance photo, pour laquelle elle s'est également excusée plus tard.
Powell a expliqué que la raison pour laquelle il pense que cela se produit dans de nombreuses sociétés - y compris les sociétés arabes - est que très peu de gens ont appris l'histoire de l'esclavage que «colorier le visage en noir est une pratique directement liée à l'esclavage africain, et malheureusement, l'une ou l'autre information n’a pas été bien dispensée, à travers les programmes d'enseignement, ou le sujet est au pire ignoré».
Même si l'esclavage noir ressemble à une étrange institution américaine, néanmoins, il demeure un fait douloureux dans l'histoire du Moyen-Orient, où d'innombrables résidents d'Afrique de l'Est ont été vendus comme esclaves. Des femmes et des filles ont d'abord été kidnappées pour trafic sur les marchés arabes, puis converties en concubines. Historiquement, l'absence de lois qui perpétuent l'apartheid (comme celle qui existait aux États-Unis jusqu'au XXe siècle) renforce le sens des métadonnées qui répand le mur d'un silence extraordinaire sur cette histoire à travers la région.
Cette culture du silence a permis d'éviter les questions difficiles liées à l'héritage durable de l'esclavage et du racisme envers les Noirs, qui affectent toujours la vie sociale dans les sociétés arabes. Selon le professeur Powell, elle a conduit à un déni public direct des attitudes racistes contre les Noirs dans les sociétés arabes.
Latifi a souligné que son expérience dans le monde arabe lui avait démontré que «la plupart des gens ne savent pas le sens historique du terme esclave ou, qu'ils réfèrent l'idée du racisme aux États-Unis sans se rendre compte qu'il peut faire partie de leur personnalité et de leur existence».
Aller au devant.
Une approche à plusieurs volets, est nécessaire pour passer du déni généralisé, au dépassement de la stigmatisation des Noirs.

  1. Nous devons cesser d’occulter l'histoire de l'esclavage.
Latifi a déclaré: «Je constate comme hypocrisie, le fait d'appeler les Noirs par esclaves parmi d’autres appellations dégradantes et humiliantes. Reste que nous ne sommes pas à l'aise avec l'idée de discuter ou d'enseigner l'histoire de l'esclavage. Comment essayons-nous d'éviter de faire face au passé alors que nous le citons en fait tout le temps à travers le langage que nous utilisons pour décrire les noirs? Nous devons d'abord écrire et confronter notre histoire de l'esclavage, puis commencer le projet d'une libéralisation complète et tardive dans le but provoquer le changement».
  1. Le traitement du racisme nécessite une volonté politique.
Latifi a expliqué qu'elle pensait que «la volonté politique de l'État (à travers des projets d'éducation, une discrimination positive dans la politique, le contrôle culturel, la représentation artistique, etc.) pouvait améliorer et même transformer la vie des Noirs». Lorsque l'État décide de confronter les problèmes avec des lois et des politiques qui non seulement puniront le racisme ouvert, mais élargiront à la fois sa définition et reformuleront son langage pour inclure ce que nous sous-estimons, comme les «expressions biaisées involontaires», alors peut-être que nous pourrons commencer à changer.
Dr Ali a déclaré: «Les Noirs peuvent recourir à des institutions et des mécanismes juridiques solides pour faire face à toute discrimination à laquelle ils sont confrontés en Occident, alors que de tels mécanismes n'existent généralement pas dans le monde arabe, et ils sont donc privés de cet outil à cet égard».
  1. Nous devons accorder plus d’attention au racisme fortuit
Dr Ali a souligné que «ne pas soulever la question du racisme est une raison majeure pour beaucoup d'échapper à la punition. Lorsque vous répondez à cela en disant qu'il est faux ou immoral ou interdit de faire une déclaration raciste, vous faites réfléchir au moins deux fois tout le monde dans votre entourage», avant d’ajouter, qu’il faut braquer les lumières, sur toute forme de discrimination contre les Noirs, afin de la mettre en évidence, la réduire, et s’en débarrasser... «Il est également important de se rappeler que nous faisons partie de l'Afrique, et les pays arabes d'Afrique du Nord doivent reconnaître que c'est une belle caractéristique, qui fait de l'Égypte, de la Libye, de la Tunisie, de l'Algérie et du Maroc, des pays riches et féconds».
Ce même Docteur a souligné que les pays Golfe et le reste du Moyen-Orient, disposent d’une très profonde et longue histoire avec l'Afrique et avec l'idée de l'intégration des Noirs dans leurs sociétés.
  1. Nous devons tous méditer et s’adonner à l'autocritique.

Selon Dr Ali, «Les pires formes d'orientalisme sont le syndrome d'autodigestion invisible dont souffrent les États et les sociétés arabes, ceux qui répètent des croyances sans fondement, telles que les Arabes ne se soucient pas de la liberté d'expression tant qu'ils ont de la nourriture sur la table, ou que les Palestiniens doivent être blâmés pour avoir perdu leur terre, ou les femmes saoudiennes ne sont pas animés de grandes aspirations, etc... Ces idées sont entretenues encore et toujours par chaque individu. Chose qui pousse à se sous-estimer et affaiblir toute contribution potentielle à la création d'une société meilleure. Cette pathologie a pour effet de réduire le sentiment collectif de citoyenneté. Même si certains arrivent à outrepasser ces obstacles, nous les recevons avec tous les honneurs qui se doivent. En dépit, nous allons persévérer dans l’instauration de la misère, du cynisme, du pessimisme, de l'agonie, de la dépression, et de la vulgarité méprisante, tirés du manuel de Geert Wilders.
L'activiste Latifi ajoute : «En tant que sujets de l’ère post-impérial et postcolonial, nous absorbons constamment la répression et reproduisons des formes de répressions envers les Noirs, et il est temps de nous rendre compte et de confronter cette situation. Peut-être que le mouvement de «Blacks Life is Important» [«La vie des Noirs est importante»], nous aide à faire face à ces couches mystérieuses de l'histoire et enlève souvent l’habit de l'innocence que nous portions constamment, chaque fois que la question du racisme est ouverte dans le monde arabe, ce qui nous oblige tous - Noirs et non Noirs - à mettre fin à cette culture malveillante de déni et de silence.