L’Algérie, une révolution qui gronde… Interview avec Nazim Baya

Des millions d’Algériens manifestent dans les rues d’Alger.

 
On a assiste à un véritable déchainement contre toute parole qui égratignerait le discours officiel
La société civile est dans un état de délabrement tel qu’elle ne peut faire face à un pouvoir structuré et organisé
Le combat féministe doit être au centre de notre engagement citoyen. On ne saurait instaurer une démocratie sans reconnaître l’égalité homme-femme


 

Les Algériens, un peuple qui a vécu la colonisation, les ‘’Années noires’’ et aujourd’hui, semble-t-il, les ‘’Années terribles’’… Un peuple qui ne craint rien !
Cela dit, la violation des droits et libertés garantis par la Constitution, en Algérie, remet en question la vision du gouvernement actuel. La censure ou encore l’incarcération de plusieurs journalistes, à l’instar de Khaled Drareni, nourrit maintes interrogations sur le présent, mais aussi sur le devenir d’une révolution qui peine à accoucher.
La liberté serait-elle en otage ? 
Dans une interview accordée au magazine ‘’La Majalla’’, Nazim Baya, pharmacien algérien de 35 ans, fondateur du journal satirique suspendu El Manchar et militant indéfectible de la liberté d’expression, revient sur la situation politique en Algérie et nous parle des défis et acquis du Hirak.

 

Nazim Baya,fondateur du journal satirique suspendu El Manchar.


 
Le journalisme impartial devient schisme politique en Algérie. Restrictions, censure, emprisonnement et menaces… Le système clame l’obéissance. Vous avez subi, vous-même, une pression ‘’invivable’’ qui vous a contraint de fermer votre site parodique ‘’El Manchar’’. Où va cet acharnement hystérique à censurer les médias ?
La liberté d’expression ne s’est jamais autant mal portée en Algérie. Incarcération de journalistes sous des motifs fallacieux, censure de médias électroniques, traque des cyber-activistes ou de simples internautes sur les réseaux sociaux. On a assiste à un véritable déchainement contre toute parole qui égratignerait le discours officiel. La crise sanitaire a accentué la répression ; des mises en garde, pour ne pas dire menaces, ont été adressées à des quotidiens nationaux pour avoir contesté les chiffres officiels sur l’épidémie. Tout cela a créé un climat anxiogène et peu propice à l’exercice du droit à la liberté d’expression. Je tiens à préciser que, concernant ‘’El Manchar’’, nous n’avons subi aucune pression directe. On peut dire que c’était un acte d’autocensure pour éviter les ennuis.   
Démocratie et force ne riment pas ensemble, or, l’élection ‘’légale’’ d’Abdelmajid Tebboune en tant que président de la ‘’Nouvelle Algérie’’, a créé ce paradoxe rejeté par les Hirakistes qui exigent un changement radical du système. Une éventuelle réconciliation est-elle possible selon vous ?
Oui, je pense qu’une réconciliation est encore possible. Seulement, elle suppose des préalables qui vont dans le sens de l’apaisement. Libération et réhabilitation des détenus d’opinion, une partie d’entre eux a été libérée (liberté provisoire) en attendant la tenue de leur procès, mais il en reste près d’une soixantaine en prison. Liberté de la presse, liberté d’association. Il s’agit pour le président de la république d’envoyer des signaux forts aux Algériens pour les rassurer quant à sa volonté d’opérer une réelle ouverture démocratique. Il me semble que cela reste dans ses cordes et ça ne suppose pas des réformes structurelles lourdes et compliquées. 
Incarcéré depuis des mois pour des faits liés à sa profession, Khaled Drareni est parmi les quelques journalistes qui sont toujours en prison. Pourquoi autant d’acharnement et d’insistance à maintenir Khaled en prison, lui qui n’a fait que son devoir de couvrir pacifiquement le Hirak ?
Je ne sais pas, il faudrait peut-être poser la question à ceux qui l’ont mis en prison. Khaled est accusé d’atteinte à l’unité nationale alors qu’il n’a fait que son travail de journaliste. Khaled dérange parce qu’il n’est pas un journaliste conventionnel, il n’écrit pas pour un journal papier, il ne fait pas de reportages pour une télé, médias qui sont évidemment sous le contrôle de l’état, c’est un journaliste 2.0. Il échappe donc au contrôle des autorités, il ne fait pas cas des injonctions éditoriales des patrons de presse eux-mêmes à la solde du pouvoir en place. Le procès de Khaled Drareni est le procès contre la liberté. 
Plusieurs personnalités politiques ont été contaminées par le Coronavirus à la prison d’El Harrach, ce qui met en question l’application des mesures de prévention dans les établissements pénitentiaires. Cette situation provoque l’inquiétude concernant la sécurité des détenus d’opinion. Qu’en pensez-vous ?
Effectivement, il y a un risque sanitaire. Maintenir les détenus d’opinion en prison dans de telles conditions est un crime. Déjà que les conditions en temps normal ne sont pas fameuses…Il y a deux semaines, un ancien ministre est mort du Coronavirus, alors qu’il était en détention provisoire. Cela laisse présager le pire quant au sort réservé aux détenus d’opinion et aux détenus de droit commun. Nous espérons tout de même que la justice entende raison et les libère avant qu’il ne soit trop tard. 
 

Le président algérien Abdelmajid Tebboune, dans le 19h INFO de Khaled Drareni, lorsqu’il était ministre de l'Habitat en 2016.



Quels rôles jouent la société civile, les ONG et les structures syndicales dans la lutte contre l’injustice que subissent les journalistes pro-Hirak ? Ont-elles procédé à l’internationalisation de cette problématique ?
La société civile est dans un état de délabrement tel qu’elle ne peut faire face à un pouvoir structuré et organisé. Les associations et les organisations syndicales autonomes évoluent dans un cadre très policé peu favorable. L’accès aux médias nationaux leur est interdit. Leur marge de manœuvre est mince, on peut dire que leur action est cantonnée aux réseaux sociaux. Cela dit, il y a des organisations qui font un travail remarquable sur le terrain, comme le CNLD, ou comité national pour la libération des détenus.
A priori, le Hirak est une action à visée politique. Les Algériens y ont participé pour contester un 5emandat d’Abdelaziz Bouteflika. Cela dit, à travers ces manifestations, vous avez redécouvert votre diversité et la richesse de votre pays. Quels sont les autres acquis du Hirak algérien ?
Les acquis sont plutôt symboliques et relèvent plutôt du domaine de l’estime de soi. Mais les avancées sur le terrain politique restent minces. Pour dire les choses simplement, nous sommes toujours au point de départ. Sur la question des libertés fondamentales nous n’avons avancé d’un iota. Pire encore, j’ai l’impression que le champ de liberté se rétrécit de plus en plus. L’interdiction de manifester est toujours en vigueur, la liberté d’association est à conquérir, la liberté d’expression à arracher... Quant à la séparation des pouvoirs n’en parlons même pas. Je dresse un bilan sombre, mais la réalité du terrain est là. Et elle me donne raison.
La femme est de plus en plus émancipée, dans la société algérienne. Elle cumule les études et les emplois. Comment vous évaluez sa participation aux mobilisations populaires ? Subit-elle encore la pression patriarcale dont elle a longtemps souffert ?
La femme a été partie prenante du hirak. C’en est même une composante essentielle, puisque que nous parlons de la moitié de la population. Le combat féministe doit être au centre de notre engagement citoyen. On ne saurait instaurer une démocratie sans reconnaître l’égalité homme-femme. Ces questions doivent être tranchées une bonne fois pour toute, ici et maintenant. Evidemment, la pression patriarcale veut ajourner la question féministe en considérant que ce n’est pas le moment. Mais encore une fois, le combat féministe est fondamental et il est consubstantiel du hirak. Malheureusement, la lutte n’est qu’à ses balbutiements, et les femmes doivent se battre sur deux fronts pour faire reconnaître leur droit à la citoyenneté. Une citoyenneté qui la met sur un même pied d’égalité que les hommes notamment en ce qui concerne le code de la famille.
Quel message adressez-vous aux dirigeants de votre pays, à vos compatriotes et à tous les détenus d’opinion ?

Aux premiers, de faire montre de clairvoyance, aux seconds de persévérance et aux troisièmes de courage.