Le rôle des femmes noires dans le développement des villes africaines : Interview avec l’architecte Solange Mbanefo

Solange Mbanefo, architecte, fondatrice de XIMMA et Co-directrice de Matri-Architecture.

Historiquement, l’Afrique est un continent composé d’un triple héritage, ayant une densité de civilisations et d’empires incroyablement entrelacés. L’Afrique est, également, d’une richesse spatiale d’importance considérable
 
La colonisation a divisé notre capacité de se reconnaître comme frères et sœurs ayant un but commun, comme une famille nationale avec une identité et une direction commune


Dans une Afrique décomposée, traumatisée par les affres des guerres et la brutalité des canons des colonisateurs, mais dont la richesse spatiale et naturelle est impressionnante, les femmes sont privées de leurs droits dans le domaine de l’industrie.
Les femmes africaines sont les éternelles gardiennes d’un héritage ancestral qui ne cesse de se métamorphoser grâce aux changements sociaux. L’avenir pourrait-il être féminin et africain ?
Solange Mbanefo, la fondatrice de la compagnie XIMMA et co-directrice de Matri-Archi(tecture), qui a su défier les tabous et les préjugés, est partie à la recherche d’une Afrique plus avancée, autonome, libre et nouvelle à travers la science et la technologie.
Dans une interview accordée au magazine ‘’La Majalla’’, elle nous parle du développement urbain et architectural des villes africaines et du rôle de la femme dans l’apprentissage spatial et la redéfinition de l’identité noire.
Qui est Solange Mbanefo ?
Me présenter est une tâche très difficile pour moi … Je suis une architecte, d’origines Suisses-Nigérianes. J’ai vécu, étudié et travaillé dans plusieurs pays. Les 16 premières années de ma vie se sont déroulées principalement à Lagos, au Nigeria. 
J’ai une forte relation avec l’adrénaline et la curiosité. Je pense avoir une forte opposition aux inégalités et à l’injustice. J’ai toujours rêvé, en tant que petite fille de déclencher une révolution… Un rêve qui continue à se métamorphoser chaque jour, telle la poursuite sans fin d’attraper un mirage dans le désert… 
Mon parcours quotidien est inspiré de lumière, de positivité, de discipline, d’amour, de recherches, et de beauté et ce, dans tous les aspects de la vie. 

 
L’équipe de Matri-Archi.
 

Pouvez-vous nous parler du collectif Matri-Archi, ses débuts, activités et aspirations ?
Matri-Archi(tecture), un jeu de mots entre la Matriarchie et l’Architecture, se considère comme un catalyseur pour autonomiser et renforcer le rôle des femmes noires dans l'architecture et dans le développent des villes africaines. Il est né en un moment de flux, où nous cherchions à focaliser notre objectif sur l’égalité intersectionnelle des femmes africaines qui ont été et sont encore privées de leurs droits représentatifs dans le secteur de l'industrie.
Le projet de Matri-Archi a commencé en 2017, sous la forme d'un simple blog d’articles créé par Khensani de Klerk, durant ses études, en réponse au manque de diversification dans le programme académique dans les écoles d'architecture en Afrique du Sud, notamment à l’Université de UCT, à Cape Town (Afrique du Sud). C’était l'époque des manifestations de ‘’la décolonisation du corps universitaire’’, des protestations contre l’éloge historique de Cécile Rhodes (Rhodes Must Fall) et des mobilisations estudiantine pour réduire les frais scolaires et augmenter le budget national pour l’éducation (Fees Must Fall), entre 2015 et 2016. 
Khensani et moi, se sont rencontrées à Zurich, en Suisse, et ensemble, on a réalisé que Matri-Archi pouvait servir comme plateforme pour le renforcement et l’encouragement des femmes noires, africaines et/ou en Diaspora, qui sont encore marginalisées dans le domaine de la construction et de l’architecture, ainsi que pour la valorisation de l’architecture africaine de haute qualité, pour tout le continent. Ainsi, nos passions mutuelles se sont métamorphosées en Matri-Archi(tecture). Aujourd’hui, Matri-Archi s'est développé de manière assez significative pour devenir un collectif de 12 créatifs qui poursuivent une recherche et une pratique architecturale et intersectionnelle. 
Matri-Archi a créé un espace digital qui cherche continuellement à questionner, analyser et produire des perspectives alternatives aux systèmes d'éducation traditionnellement euro-centriques. Ainsi, nous avons activement essayé d'inclure une diversification du narratif, avec notre principal objectif enraciné dans les environnements locaux du continent africain. 
Matri-Archi fonctionne principalement entre la Suisse et l'Afrique du Sud. Avec mon background, ma double origine (Suisse-Nigérianne) et celle de Khensani (Afrique du Sud), nous avons choisi stratégiquement de renforcer nos avantages avec des collaborations institutionnelles de la Suisse et avec une implémentation pratique et localement effectuée en Afrique du Sud. Aujourd’hui, le collectif compte des membres dans le monde entier, notamment au Royaume-Uni, au Kenya, au Japon, en Amérique et au Nigeria. 
Actuellement, nous sommes dans une phase de transition, où notre principal objectif s’éloigne un peu de la recherche et commence à activer des programmes plus pratiques dans l'industrie de la construction africaine. 

 
Intervention de Solange Mbanefo sur le lien entre la symétrie et l'urbanisation, lors une conférence de l'organisation internationale: Creative Mornings, février 2019.
 

Qu’est-ce que l’Afrique spatiale et comment vous prévoyez son avenir ?
Comme chaque région de la planète, une identité spatiale se définit à travers une structure régionalement liée à un contexte, historiquement développé à travers une architecture vernaculaire. Cette dernière s’est perfectionnée pendant des siècles, répondant de manière fonctionnelle à une formation spatiale qui est idéalement conçue pour correspondre aux habitudes quotidiennes, au microclimat, aux traditions, aux relations culturelles et aux matériaux locaux, etc. 
Historiquement, l’Afrique est un continent composé d’un triple héritage, ayant une densité de civilisations et d’empires incroyablement entrelacés. L’Afrique est, également, d’une richesse spatiale d’importance considérable. Ainsi, l’avenir d’une qualité spatiale qui est purement et respectivement africaine est potentiellement prometteur. Et c’est à notre génération de remettre sa cause en valeur. Les Africains doivent commencer par accepter et réécrire leur propre histoire, c’est le noyau. Par la suite, on pourra combiner notre identité avec l’utilisation inclusive de la technologie. Ubuntu est une notion  philosophique sud-africaine qui met en valeur le lien entre progrès et unité. Ceci dit, je pense fortement que l’avenir de notre succès se réalisera par une prise de conscience collective ; croire que nous avons le pouvoir de définir notre propre future, tout en s’appuyant sur notre passé, notre éducation et notre unité comme éléments primordiaux d’une réussite idéale.
Quels effets et répercussions concrètes la colonisation a laissé dans le continent africain et comment cette présence coloniale a impacté le développement urbain de l’Afrique ?
La colonisation a divisé notre capacité de se reconnaître comme frères et sœurs ayant un but commun, comme une famille nationale avec une identité et une direction commune. 
Si on remonte à l’histoire de l’Europe, les frontières ont été en fluctuation continue depuis les 300 dernières années entre les familles royales, les bourgeois, et les politiciens. Des conflits entre les ethnies Slaves, Latino-Greco, Germanique et Anglo-Saxon ont eu lieu afin de définir les nations que nous connaissons aujourd’hui. Nous sommes à 60 ans seulement de  la décolonisation. Ainsi, c’est dans ce contexte géohistorique que nous pouvons remettre en question la situation en Afrique… Maintes questions se posent. 
Des pays en Amérique latine et en Asie ont aussi été colonisés, pourquoi la situation en Afrique est-elle autant précaire que dans ces pays ? Pourquoi les nations africaines peinent-elles à embarquer sur le chemin de progrès ? Ayant la majorité des ressources naturelles et une jeune population qui croît de manière exponentielle, combien d’années manquent encore avant de concevoir une vraie libération économique ?  
Il y a un Ted talk intitulé : Pourquoi les bons dirigeants vous font sentir en sécurité | par Simon Sinek. La sécurité dans sa communauté est propice au progrès social. La colonisation, en particulier, avec la conférence de Berlin en 1885, et une combinaison de l’esclavage transatlantique, a détruit toute possibilité de retrouver cette sécurité. C’était stratégique. Diviser pour régner. 
Un adéquat développement urbain commencera par une confiance dans la composition de ceux qui peuvent diriger, guider et soutenir... Ces personnes font partie de nos entreprises, de notre famille, de nos écoles, etc. C’est seulement quand la communauté deviendra inclusivement égalitaire que nous pouvons par la suite la renforcer grâce à la technologie. Par conséquent, l’agenda ira sur une échelle plus étendue dans le développement urbain, de transports et de l’économie du continent Africain. On parlera plus de villes, mais de communautés technologiquement équipées à travers un système d’inclusions systématique et profondément ancré dans ses propres traditions. 
Matri-Archi privilégie le rôle de la femme africaine dans l'industrie spatiale et architecturale mondiale. Pouvez-vous nous en parler davantage et expliciter les défis auxquels la femme africaine est confrontée dans ce domaine ?
Matri-archi essaie de promouvoir un engagement à collaborer avec d'autres personnes - en particulier d'autres femmes - plutôt que de rivaliser entre elles.
Dans la philosophie des Igbos, de l’Est du Nigeria, les femmes ont traditionnellement dirigé le secteur économique, étant celles qui travaillaient dans les champs et qui étaient aussi en charge des marchés. Les hommes s’occupaient principalement du secteur politique. Les anciens s’occupaient de l’éducation des jeunes, et de l’enseignement de l’histoire (souvent enseigné à travers une stricte méthodologie orale), les mathématiques, la philosophie, la géographie, les valeurs morales, les traditions, etc. Les enfants sont soumis à un système de respect mutuel, basé en fonction de leurs âges. 
Le mandat capitalistique a imposé une nouvelle relation sociale sur les traditions locales, où le rôle de la femme africaine a changé radicalement d’une position qui contribuait activement au développent de la société, à une position assez passive, en particulier avec l’accès à l’éducation occidentale.
Matri-Archi se concentre spécifiquement sur les femmes africaines dans l'industrie de l'architecture, où l’inclusion des femmes dans des métiers traditionnellement dominés par les hommes, comme la construction. Heureusement, cette barrière commence à baisser de génération en génération à travers le monde. 
Sur le plan institutionnel, la couleur de notre peau, notre classe sociale, notre religion et/ou tnoses origines sont historiquement conditionnées à maintenir des inégalités. Critical Race Theory l’explique très clairement, et estime que l’origine de la ségrégation raciale était fondamentalement conditionnée par notre relation biologique, sociale ou politique au groupe ayant un pouvoir plus significatif. Historiquement, les femmes de couleur et les femmes noires et africaines, entre autres, font partie d’un groupe particulièrement marginalisé et placé dans des conditions défavorables jusqu’à présent.
Plus concrètement, on pourra se demander pourquoi les femmes africaines ont du mal à se payer une formation en architecture ? Pourquoi les modèles féminins et africains qui ont réussi sont encore si rares dans notre industrie ?
Les questions sont innombrables…. Mais nous sommes en plein changement. Vous ne vous en rendez pas compte, parler d'une révolution résonne comme un murmure, selon la légendaire Tracy Chapman. 

 
Pavillon Interactif, construit par MA pour l'exposition du Sommet Africain 2018, à l'Université de Saint-Gall (en Suisse).
 

Si j’ai bien compris, le but de votre organisme est de ressusciter et revaloriser la diaspora noire et son identité et ce, en encourageant les projets architecturaux futurs. Y a-t-il des conceptions réelles et des projets qui promeuvent le développement des villes africaines ?
Oui, il y a cependant quelques architectes qui ont réussi à percer la surface et à obtenir la reconnaissance bien méritée de leur dévouement au travail de construction orienté vers l'Afrique ; comme Mariam Kamara, qui travaille principalement au Niger, Gillian Godwin Hopwood, qui a conçu avec son mari, John Godwin, plus de 1’000 projets au Nigeria depuis les années 1950. Cependant, en termes de recherche récente, il y a des exemples à mentionner, tels que le travail de cartographie digitale et de théorie critique de Mabel Wilson et Mario Gooden au GSAPP de Columbia, le travail du Dr HudaTayob et Sarah de Villiers à l'école d'architecture de l'université de Johannesburg, Black Females in Architecture (BFA), une organisation basée au Royaume-Uni qui rassemble les femmes noires en architecture, l'Open House Architecture d'Illze Wolff basée à Cape Town, ainsi que bien d'autres. 
Pour l'instant, étant donné que nous sommes de jeunes professionnels, nous avons besoin de temps pour récolter les fruits de notre travail. Néanmoins, notre méthodologie trouve sa source dans les bases fondamentales de la construction. Nous tirons notre inspiration de l'utilisation pratique et efficace des matériaux. Comprendre comment le bois, la brique, la pierre ou la terre se modifient avec les changements des saisons. Nous sommes fascinés par les différentes techniques d’édification. Nous cherchons à comprendre comment les matériaux ont influencé la technologie, ou l’application d’une typologie s’est définie… Concrètement, à travers des workshops annuels, Matri-Archi cherche à remettre en valeur le design spatial lié à la pratique. C’est sale, c’est dur, c’est moins chic, mais on arrive à plonger dans une qualité régionalement applicable. Quand on arrive à traduire le langage des matériaux, nous focalisons notre expertise vers le perfectionnement de chaque détail. C’est ainsi que nous espérons ressusciter et trouver des solutions pratiques qui pourront être utiles pour un développement durable et respectable pour les agglomérations urbaines et rurales dans le continent. 
Selon la Banque mondiale, plus de la moitié des pauvres de la planète vivent en Afrique subsaharienne, malgré sa richesse en ressources naturelles. Est-il possible de concevoir l’utopie noire ou le ‘’Wakanda’’, en dépit des conditions socio-économiques précaires et du taux de pauvreté dans la région ?
L'utopie de "Wakanda" est fort probable, ce qui donne de l’espoir. Même si nous pouvons la considérer comme une provocation afro-futuriste contre le canon occidental, cette subversion de pouvoir est problématique et nous devrions essayer de l'éviter à tout prix si nous sommes ouverts à accepter une solution. 
Une fois que la dépendance aux ressources et la main-d'œuvre ne seront plus contrôlées par les sociétés internationales profitant du marché exploité en Afrique, il sera peut-être possible d'imaginer un développement qui bénéficiera à la fois à ceux qui l'occupent, l'entretiennent et y investissent.
Y-a-t il des pays européens ou des ONG qui s’intéressent à l’investissement ou au sponsoring dans ce domaine ?
Oui, il y a effectivement des ONG et des pays qui s’intéressent à domaine... Par contre, je suis tout de même très excitée d’apprendre autant de choses tout au long de ma carrière professionnelle. Je suis, également, très motivée par la trajectoire que prend ma carrière. 
Janvier 2020, j’étais sélectionnée dans le concours de jeunes start-ups suisses pour implémenter notre business dans le marché Indien.  Ce fut une opportunité incroyable, car je suis revenue avec des réponses positives. Par la suite, j’ai fondé la compagnie XIMMA. 
XIMMA est un acronyme pour X-Information-Modelling-Matri-Architecture.
Ainsi, on collabore activement avec Matri-Archi qui représente notre CSSR, la Responsabilité Sociale et écologique (Corporate Social &SustainableResponsibility). Nous sommes une entreprise spécialisée dans le développement paramétrique de prototypes architecturaux conditionnés par les Facteurs Humains, tels que les habitudes traditionnelles, le microclimat et les pratiques liées à la religion, etc. Nous proposons par la suite des analyses de données à conscience sociale dans les hubs ruraux et urbains du monde en développement.
Nous nous concentrons sur la typologie de logements particulièrement basés sur les caractéristiques locales avec une efficacité écologique à long-terme. À travers la technologie de la modélisation 3D et de l’intelligence artificielle (BIM), nos solutions suivent un langage de construction paramétrique qui cherche à diversifier les standards et remettre la place de l’homme au sein d’un développement inclusif et urbain. 
Nous avons plus de détails que vous pourriez consulter sur notre site web:www.ximma.net
Bien que l’on cherche encore des participants motivés à travailler avec nous, nous développons actuellement des prototypes de logement paramétrique qu’on implémente en Inde et on a bientôt notre premier projet dans un township en Afrique du Sud, où on collabore activement avec Matri-archi afin de mobiliser une équipe de construction et d’architecture entièrement dirigé par des femmes noires/Africaines. Ainsi, nous sommes en contact avec quelques gouvernements, sociétés et ONG qui sont prêts à investir, soutenir et partager la philosophie de notre mission. Nous cherchons continuellement à renforcer notre network.
Quel message voudriez-vous adresser aux jeunes africains ?
Avant qu'une graine ne germe, elle doit d'abord se décomposer. Un manguier pousse à partir d'une graine de mangue en pleine désintégration. Une nouvelle Afrique pourra ainsi germer dans la décomposition de l'Afrique présente. 
L'avenir pourrait être féminin et africain. Nous devons simplement commencer par croire en nous-mêmes !